« Juste avant son départ » – Atelier NR 77 chez Ghislaine … !!!

Atelier NR 77 chez Ghislaine, ICI

Composer un texte comprenant les mots:  « Déballage, délicatesse, désordre, danse, femmes, fête, faute, follement. »

Ou, et

La phrase, « Juste avant son départ »

« Bonjour, Michel. »
— « Bonjour, Docteur. »
— « Alors, quoi de neuf depuis notre dernier entretien ? » Lui demande-t-il avec délicatesse.
— « Je… je me suis énervé.
 »
— « Oui. Et pourquoi vous êtes-vous énervé ? »
— « J’ai oublié. »
— « Vous avez oublié pourquoi vous avez eu ce mouvement d’humeur. C’est bien cela ? »
— « Non, j’ai oublié et je me suis énervé. »
— « Ah, bien. Me permettez-vous un petit test, Michel ? »
— « Oui, Docteur. »
— « Rappelez-vous. Je vous ai communiqué une check-list à compléter chaque jour, vous en souvenez-vous ? »
— « Oui, Docteur. »
— « Pourriez-vous m’en énumérer les points dans l’ordre chronologique, Michel ? »

Michel commença son déballage en essayant de ne pas tout énumérer dans le désordre !
— « Primo, me lever. Secundo, me laver. Tertio, manger. Qua… quar… quatrièmement…, j’ai oublié, Docteur. »
— « Se souvenir, Michel. Quarto, se souvenir. Et si l’on essayait le point cinq ? »
— « Prendre de l’exercice ! Point six : écrire un petit texte pas trop long ! Point sept… point sept… »
— « Mémoriser chaque jour un court poème, Michel. Mais ce point-là, nous avons décidé de le mettre de côté provisoirement. »
— « Les mots… »
— « Oui, les mots. Est-ce pour cela que vous vous êtes énervé, Michel ? »
— « Oui, Docteur. »
— « Racontez-moi, Michel. »
— « La nuit, je prépare le point six du lendemain. Vous savez, mes insomnies… »
— « Oui, ces foutues insomnies. Cela ne s’améliore pas à ce que je vois. Heureusement, vous savez les mettre à profit. Mais continuez, voulez-vous ? »
— « J’avais choisi le thème des contes des mille et une nuits. Des femmes et la danse du ventre… »
— « Shéhérazade. »
— « Oui, Shéhérazade devait inventer un nouveau conte chaque nuit. J’avais imaginé une histoire sous forme d’énigme. Une belle fête, Docteur ! Je l’aimais bien cette histoire. Et puis… et puis… »
— « Oui. Et puis, Michel ? »
— « Elle… elle m’a échappé, Docteur. Elle a disparu en un instant. Là, devant mes yeux. C’était terrible, insupportable, follement frustrant. »
— « Et alors, vous vous êtes énervé. »
— « Oui, Docteur. Voyez-vous, lorsque je n’ai pas conscience d’avoir oublié, cela ne me touche pas de trop. Sauf lorsque l’on essaye de me faire souvenir. Alors, cela m’énerve, vous le savez bien. Mais c’est pire lorsque j’assiste à l’estompement de mes souvenirs, de ma mémoire, de mes mots… »
— « Vous rappelez-vous votre profession, Michel ? »
— « Non. Enfin, oui. Vous m’avez dit que j’étais écrivain. »
— « C’est bien, Michel. Vous devez considérer cela comme une faute pour un homme de lettres de perdre son vocabulaire, son talent et l’essence même de son art. Et où vont ces mots, m’avez-vous dit ? »
— « Derrière la… la vitre. »
— « Pouvez-vous me la décrire, Michel ? »
— « Oui, Docteur. Elle est immense, sans haut, ni bas. Épaisse, aussi. Verte, mais d’une eau sale, couleur glauque. On ne distingue pas bien ce qu’il y a derrière. Certains mots disparaissent pour s’en être trop éloignés. D’autres restent là, juste derrière la vitre, mais déformés. On sent leur odeur, on distingue vaguement leur forme et parfois leur couleur. Mais jamais on ne s’en souvient. Ils semblent vous narguer. Grrr ! Ce sont ceux-là qui m’énervent, Docteur. »
— « Et que ressentez-vous exactement, Michel ? »
— « D’abord une angoisse qui vous tord les tripes et vous empêche de respirer. Vous la sentez monter en vous comme si vous alliez vous noyer de l’intérieur. Puis une infinie tristesse, une sensation intolérable de perte surtout depuis… depuis… »
— « Oui, Michel. Depuis que vous savez. Mais continuez, voulez-vous ? »
— « Oui, Docteur. Je sais bien que ce mot est perdu à tout jamais et qu’il viendra me hanter nuit après nuit. Et alors, à l’angoisse et la tristesse, succède la rage qui enfle et vous consume. Une rage que vous ne pouvez garder en vous, une rage qui doit sortir. »
— « Oui, le schéma est connu, hélas. C’est là-dessus que nous allons travailler aujourd’hui. Minimiser l’importance des mots, peut-être. Qu’en pensez-vous, Michel ? »
— « Minimiser l’importance des mots ? Mais, Docteur, c’est impossible ! Un mot, c’est comme une étoile dans la nuit. Pouvez-vous imaginer une nuit sans étoiles ? »
— « Parfois, oui. Habituellement, lors d’une telle nuit j’évite de sortir. Mais oui, je vois ce que vous voulez dire. »
— « Mais non, vous ne voyez pas, Docteur. Un mot, cela brille et son incandescence vous brûle l’âme. Un mot qui meurt, c’est… c’est comme une braise rougeoyante qui s’éteint en voletant dans le ciel… non…non… ce n’est pas le mot juste. C’est… c’est… »
— « Une escarbille, Michel ? Escarbille, est-ce le mot que vous cherchez ? »

Et juste avant son départ de chez le Docteur, Michel le reprend :
— « Une, une … une quoi, Docteur ? »

Auteur : ZAZA-RAMBETTE

Une bête à corne née un 13 AVRIL 1952 Maman et Mère-Grand...! Vous trouverez ici : humour de bon matin, sagas historiques sur ma Bretagne, des contes et légendes, des nouvelles et poèmes, de très belles photographies de paysages et d’animaux, de la musique (une petite préférence pour la musique celte), des articles culturels, et de temps en temps quelques coups de gueules...! Tous droits réservés ©

28 réflexions sur « « Juste avant son départ » – Atelier NR 77 chez Ghislaine … !!! »

  1. C’est terrible et tellement bien écrit!
    La mémoire est un trésor… Quand elle flanche ainsi, on ne sait plus à quel saint se vouer, une tragédie se joue dans la tête…
    J’ai été prise par ton histoire ma Zaza, les mots sont dans ma tête…
    Prenons soin de nos mémoires, elles sont si précieuses…
    Merci pour ton commentaire concernant mon article sur les Sorcières, je suis très touchée, je l’ai relu après une panne de réseau, la tempête est passée par là et grosse galère toute la journée, la messagerie est toujours en « papillotes »…
    J’espère que mes commentaires passeront, je me lance, j’essaie de valider
    Gros bisous et belles pensées pour toi, bravo pour ton texte
    Cendrine

  2. Que c’est terriblement bien décrit que ces oublis qui angoissent, rongent !
    Des le début, je ne pouvais pas lacher le texte Zaza……….
    J’imagine ces gens qui sentent, qui se voient oublier…….
    Comme le ressenti est bien exprimé Zaza !!
    J’en suis très émue………..Mille merci pour ce texte ma Zaza…………

  3. Bonjour Zaza
    me revoilà après ma longue pause !
    C’est toujours un grand plaisir de lire tes textes, tu as une facilité impressionnante à trouver les mots !
    Merci pour ton partage
    Bisous, bonne journée

  4. Excellent et bien décrit … pas facile d’oublier les mots pour un écrivain qui les fixe sur le papier! Bon vendredi Zaza gros bisous
    Pas encore édité mon billet je narrive pas a me concentrer 🤔😘

  5. le pauvre homme !! perdre plus ou moins la mémoire j’ai connu après un premier AVC c’est affolant-
    la mémoire courte— ça va beaucoup mieux–
    une sacré histoire pour Gigi- bravo-
    bisous-

  6. bravo bel exercice chere Zaza, ah la memoire , nous connaissons tous celà, plus ou moins, mais sans etre enervant, c’est bien stressant ! compliments pour ton exercice, bonne fin de semaine, bisous

  7. Excellent Zaza un texte qui prend aux tripes , l’oubli , la mémoire des mots qui s’efface une tragédie que tu décris vraiment tres bien dans ce dialogue . Cette angoisse nous la ressentons tous quand un mot nous échappe , puissions nous ne pas connaitre cette évolution négative vers la perte de tous les repères .
    Bonne journée
    Bisous

  8. Hélas il n’y a pas qu’à Michel que les mots échappent parfois, et pour les retrouver…bonjour! heureusement ils reviennent d’eux même après leur petite escapade!
    Bises et belle après midi

  9. J’admire ta dextérité a choisir les mots qui collent pille alors que tu décrits un pauvre homme qui ne sait plus trouver ses mots.. Vraiment c’est un grand bravo que je t’envoie chère Zaza!!
    Ton texte est magnifique !
    Avec amitiés je t’embrasse fort !

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