ERREUR FATALE … !!! – 31/31

Mais alors, qui a noyé Jean Klockh ?

Un peu avant midi, il a repris le chemin de la capitale, abandonnant sa musaraigne à ses réflexions.

La douce, l’ayant chargé d’une mission de confiance, dès son retour à Paris, il interrogea Internet. Pensant que tout le gratin était sur liste rouge, il fut fort étonné, lorsque son délateur de La Poste, lui balança le tube et l’adresse du comte Brocard de Saint Germain. Dans la foulée, il passa un coup de biniou à la queue de race :

– «Allo ?»

– «Bonjour monsieur. Pourrais-je parler au comte Brocard de Saint Germain ?»

– «Lui-même à l’appareil. A qui ai-je l’honneur ?»

– «Jacky Gobé.»

– «Monsieur, je n’ai point le privilège de vous connaître ! Que puis-je faire pour vous être agréable ?»

Le nobliau avait l’air aimable, avenant même. Un peu plus, décontracté, il poursuivit :

– «Monsieur le comte », (franchement, dire monsieur le comte à un anthropoïde qui comme tout un chacun n’est qu’un résidu d’éjaculation qui a mal tourné, lui arrache la gueule ! Mais, lorsqu’on est demandeur, il faut parfois être un peu pute !) « Je sollicite de votre haute bienveillance, un entretien privé.»

– «Un entretien privé ? A quel sujet converserions-nous ?»

– «Voilà ! c’est assez délicat …»

– «Au fait ! Mon ami, ne tergiversez pas !»

– «C’est au sujet d’un détective privé, nommé Jean Klockh.»

– «Je ne connais pas cet individu.»

– «Permettez-moi d’insister, d’après mes renseignements, vous auriez fait appel à lui vers avril, mai, quatre-vingt-quatorze !»

– «Quatre-vingt-quatorze ?? Ah ! En effet, je m’en souviens, à cette époque, madame la comtesse me causait quelques petits tracas. Mais je ne vois pas en quoi, je pourrais …»

– «Monsieur le comte, Jean Klockh a été assassiné en mai quatre-vingt-quatorze, et son meurtrier n’a jamais été retrouvé.»

– «A ce que je pressens, vous supposeriez donc, que je pourrais contribuer à démasquer le coupable. Écoutez, monsieur Gobé, aujourd’hui je n’ai guère de temps à vous accorder, mais venez chez moi : trente-cinq avenue Foch, disons demain jeudi, à seize heures. Cela vous convient-il ?»

– «Parfaitement, monsieur le comte, demain seize heures. C’est très aimable de votre part, je ne sais comment vous remercier.»

– «Pensez donc ! Mon cher, je suis très friand de toutes ces histoires de meurtres ! Ça me distraira !»

Jeudi quinze heures quarante-cinq. Le métro Nation-Étoile par Denfert entre en gare à la station Étoile. Terminus, tout le monde descend. Discipliné, il se laisse porter par la foule qui remonte le quai, vers un escalier mécanique. Le goulet d’étranglement, provoqué par le hisse zombies, génère un bouchon. Mouton parmi les moutons, il accompagne, au ralenti, cette affluence fantomatique. Au moment où il approche de l’escalator, une femme d’un certain âge, voire d’un âge certain, tente de s’embarquer sur le cracheur de marches. La vie des fossiles, c’est la peur, la peur du présent, car le futur, ils n’y ont plus droit. Devant lui, «la géronte» a les foies. Il voit à son regard anxieux qu’elle panique, elle ne sait plus où elle est. Les deux pieds sur le sol ferme, elle hésite, puis, timidement, ses doigts décharnés agrippent la main courante. Aussitôt, son bras, son épaule, son buste sont entraînés vers l’avant ! Elle va tomber. Non ! Pas encore, dans un réflexe venu du fond des âges, sa jambe droite se pose sur une marche fuyante. Malheureusement, la gauche reste à quai, et c’est le grand écart. Un craquement sinistre dénonce son manque d’entraînement à la barre, et un frêle glapissement dévoile sa douleur. Impassible, l’escalator poursuit son œuvre, continuant son inexorable progression, il hisse la douairière à plat ventre. L’ennui, c’est qu’en haut, des peignes métalliques grattent et nettoient les marches. Dans l’affolement, mamie y met les doigts. Lui, bonne âme, voyant ce spectacle, shoote le bouton rouge marqué «Arrêt d’urgence». A côté du «coup de poing», un panneau de danger stipule en lettres blanches sur fond rouge :

«Escalator interdit aux enfants non accompagnés».

On vit une époque dégueulasse, tout pour les mômes et rien pour les vioques ! Une fois le briseur de séniles stoppé, un essaim de curieux entoure l’accidentée. Un type, coiffé d’une gapette R.A.T.P., surgit affolé et se précipite pour savoir qui a arrêté l’escalator. Ne tenant pas à perdre son temps, en inutiles explications retranscrites en cinq exemplaires, discrètement, il s’éclipse en direction du grand air. Le grand air ?! C’est une façon de parler, car vu le nombre de bagnoles qui tournent en rond autour de la cabane du soldat inconnu, l’oxygène de la place Charles André Joseph Marie de Gaulle, fait partie des gaz rares ! Notez que, le poilu qui sommeille sous la flamme, lui, ça ne le gêne pas, on l’a habitué à des environnements plus agressifs. Il a été élevé à l’ypérite, le bougre !

Seize heures pétantes ! il est devant le trente-cinq de l’avenue Foch. Mazette ! Il ne doit pas être fauché l’ami Brocard de Saint Germain. Devant lui, ce n’est pas du genre, la «cité des quatre Mille» ! Il sonne à la grille de l’hôtel particulier. Au bout de quelques instants, un larbin en gilet rayé se pointe et s’informe :

– «Monsieur désire ?»

– «Non! Pas Désir, Gobé !» Répondit-il avec l’humour qui le caractérise. Devant l’impassibilité et le regard glacé du cire pompes, il poursuivit en ravalant son hilarité. «J’ai rendez-vous avec monsieur le comte Brocard de Saint Germain.»

– «Et, qui dois-je annoncer ?»

– «Mon nom est Gobé, Jacky Gobé.»

Le servile ouvre la lourde et :

– «Si monsieur Gobé veut bien me suivre, Monsieur le Comte attend monsieur.»

L’un derrière l’autre, ils traversèrent l’espace vert qui conduit à la demeure. Des statues, çà et là, décorent le parc qui entoure la baraque, mais ce n’est pas le genre Blanche Neige et ses sept nains de jardin. C’est plutôt dans la catégorie gonzes et gonzesses à poils du style grec ancien. Sur la droite, un superbe puits surgit de terre près d’une tonnelle. Là encore, ce n’est pas le truc façon «Système D» fabriqué à l’aide de vieux pneumatiques de récupération peints en rouge, avec un quadrillage blanc pour faire les joints de briques. Non ! C’est de la pierre, de la vraie, de la dure. Ils pénétrèrent dans un grand hall rempli de marbre. Le sol, les murs, ainsi que le majestueux escalier qui conduit aux étages, tout est en marbre ! Un peu comme dans la loge de sa concierge, sauf que, chez elle, c’est du papier peint imitation carrare avec du lierre grimpant.

– «Si monsieur veut bien attendre dans le petit salon. Je préviens immédiatement monsieur le comte de votre présence.»

Le grand luxe ! Tentures, tapisseries comme dans les châteaux ! Tableaux, canapés et fauteuils, que du bellissime, du somptueux ! Il ose à peine poser son cul sur les coussins d’un divan tapissé de brocart broché d’or et d’argent. Le petit salon est trois fois plus grand que son appartement ! Le comte et la comtesse font leur entrée. Il se lève.

– «Monsieur Gobé, permettez-moi de vous présenter madame la comtesse Brocard de Saint Germain.»

Il empaume la main de la comtesse et la baise, comme au cinéma dans Sissi Impératrice ! Le comte est un vieillard, petit et sec. Droit dans ses bottes et sa redingote. On sent bien qu’il n’a jamais eu d’ampoules aux mains. De son port, de sa façon de se mouvoir, de s’exprimer, jaillit un truc qu’on appelle la classe ! C’est un vrai, un pur-sang, un de ceux qui naguère ont saigné ses ancêtres et qui en vivent encore aujourd’hui. La comtesse, elle n’a pas trente piges. Elle est blonde platine, grande, mince, merveilleusement belle, fringuée grand couturier et on sent bien que c’est une fieffée cocotte. Loin de lui l’idée de vouloir critiquer, la façon dont elle s’y est prise pour devenir comtesse. Chacun est libre de faire comme bon lui semble. Sûr qu’elle a commencé au bas de l’échelle en usine ou ailleurs, dans des endroits où pour un salaire de misère, elle trimait quarante heures par semaine, avec en prime, les sales pattes baladeuses de son chef de service.

– «Enchanté,» fonda-t-il en lui rendant son porte-doigts, «si je peux me permettre, je dirais que madame la comtesse est …»

– «Vous diriez que madame la comtesse est merveilleuse, sublime, ou quelques autres balivernes du même tonneau.» Le coupe Brocard de Saint Germain. «Tout le monde pense que Ginette a énormément de qualités, mais cher monsieur, nous ne sommes pas là pour en faire l’inventaire. Asseyons-nous et parlons plutôt de l’affaire qui nous intéresse !»

Il s’assied donc, et entreprend de raconter l’histoire de Jean, Ghislaine, Dominique, Fabien, monsieur Georges et toute sa clique de A jusqu’à Z et termine par :

-«Vous comprenez, Tassart n’étant apparemment pas l’assassin de Jean Klockh, je me tourne aujourd’hui vers l’autre enquête qu’il avait en cours, à l’époque de sa mort.»

– «Tout ceci est très intéressant.» Murmure le comte en se frottant le menton, signe d’une intense réflexion. «Intéressant mais fort embarrassant !»

– «Pourquoi embarrassant ?» Demanda-t-il.

– «Parce que mon cher, dans cette histoire, je joue le rôle du cocu !»

– «Oh ! Mon loup, tu exagères, tu sais bien que si je n’avais pas été droguée.» S’offusque Ginette avec son accent de la plaine Saint Denis. Puis, se tournant vers Jacky avec une mine aguicheuse … «Monsieur ! Tiens! Je ne souviens plus de votre prénom.»

– «Jacky, madame la comtesse.»

– «Jacky ?! Mais quel prénom magnifique! Vous avez des origines anglo-saxonnes ?»

– «Non, je suis né à Kremlin-Bicêtre, de parents communistes.»

– «Ah ! Vous m’en direz tant ! Mon cher Jacky. Vous permettez que je vous appelle Jacky ?»

Il est quelque peu confus et regarde le comte qui reste impassible. Sans doute est-il habitué, voire désabusé !

– «Ben ! Moi, vous savez, ça ne me dérange pas».

– «Bon ! Très bien ! Alors mon cher Jacky, laissez-moi vous expliquer. En février quatre-vingt-quatorze, Gustave et moi …»

– «Gustave ?»

– «Gustave est mon premier prénom.» Répondit sèchement le comte.

– «Gustave et moi, rentrions de notre voyage de noces. Un voyage merveilleux, une croisière autour du monde. En arrivant avenue Foch, nos gens nous apprirent que l’hôtel particulier avait été visité par des monte-en-l’air, et que nous devions entrer en contact avec le commissariat de police du quartier, le plus tôt possible. Loulou …»

– «Loulou ?»

– «Loulou, c’est aussi moi, mon deuxième prénom est Louis.» Lâcha Gustave-Louis résigné.

– «Loulou, donc, a immédiatement téléphoné au commissaire divisionnaire Berthier, qui tout à fait entre nous, fait partie de nos relations intéressées. Notre ami policier nous a dépêché, sur-le-champ, un inspecteur pour nous expliquer de quoi il retournait. C’est comme ça, que nous avons connu l’inspecteur François Wibert.»

– «Comment dites-vous ?» Sursauta Jacky.

– «François Wibert.» Répéta Ginette. «Vous avez l’air surpris ! Vous le connaissez ?»

– «Oui, c’est une coïncidence, j’ai eu affaire à lui la semaine dernière.»

– «Effectivement, c’est curieux !» Continue la comtesse. «Enfin, pour en revenir à notre cambriolage. Mais j’y songe, on parle, on parle et je ne vous ai rien offert à boire. Je manque à tous mes devoirs de maîtresse de maison ! Vous prendrez bien une coupe de «champ» ?»

– «Volontiers, mais je ne voudrais pas abuser.»

– «N’ayez crainte, mon cher Jacky, Loulou possède quelques coteaux vers Epernay. Vous verrez, les vignes du seigneur de ces lieux donnent un excellent champagne.»

Cinq minutes plus tard, un verre de bulles à la main, il écoutait de nouveau la comtesse. Elle était nettement plus soulante que son mousseux, qui par ailleurs se laissait boire.

– «Donc !» Reprit la charmante Ginette. «L’inspecteur a débarqué ici pour nous poser quelques questions, à Loulou et à moi. Sans vouloir être trop prétentieuse, il s’est trouvé, que j’ai tapé dans l’œil de François. Vous savez mon très cher Jacky, quelques fois, je me demande si je n’aurais pas préféré avoir un physique plus ingrat. D’être obligée, à tout bout de champ ou presque, à chaque coin de rue, de repousser les avances de ces mâles en rut, m’est extrêmement pénible. Rien que d’y penser, j’en suis toute retournée, mon cœur bat la chamade. Tenez, sentez par vous-même.» S’enflamma-t-elle en s’emparant de la dextre de Jacky en la plaquant sur son sein gauche. «Vous sentez, hein ?! Vous le sentez bien ?»

S’il le sent bien ! Tu parles ! C’est du robert de compétition. Le palpitant qui se planque derrière un pare-chocs pareil, est vachement à l’abri des intempéries. Il ne perçoit pas ses battements, par contre, la pointe érectile de son téton lui perfore la palpeuse. Il ne sait plus où se mettre ! Désespéré, il lance des regards en forme de SOS au brave Loulou, qui, sans doute habitué, fait semblant de regarder ailleurs.

– «Madâdâme,» bredouilla-t-il, «si vous me rendiez ma main, et continuiez votre récit.»

Elle décolle sa paluche de son avant-scène. Elle soupire, songeuse, puis, adressant Jacky un clin d’œil coquin.

– «J’ai perdu le fil de mon récit, où en étais-je ?»

– «Vous m’expliquiez que vous aviez tapé dans les gobilles du beau François Wibert.» Dit-il.

– «Ah oui ! Je crois bien avoir alléché ce grand méchant loup !»

– «Pauvre petite brebis égarée !» Soupira le comte.

Ginette ne releva pas la remarque et poursuivit :

– «Alléché tant et si bien, que sous un prétexte fallacieux, il me convoqua deux jours plus tard au commissariat. Là, j’ai un trou, un grand blanc … Un pan entier de mon existence a disparu de ma mémoire. Quand j’ai repris conscience de la réalité, j’étais nue, dans une chambre d’hôtel avec ce satyre, et nous venions, oh désespoir … de copuler ! Ce goujat avait drogué le café qu’il m’avait offert, pour arriver à ses fins !»

– «Vous avez porté plainte pour viol ?» Demanda-t-il.

– «Vous n’y pensez pas ! Dans ma situation ! Je vois d’ici les gros titres dans le Monde : «La comtesse Brocard de Saint Germain violée par un inspecteur de police !» Vous parlez d’un scandale ! J’étais déshonorée aux yeux du Tout-Paris. Non ! Plutôt mourir ! Alors, je n’ai rien dit.»

– «Jusqu’à présent, je ne vois pas ce que Jean Klockh vient faire là-dedans …»

– «Ma femme …» Intervint Gustave-Louis, qui apparemment ne croyait pas un mot de cette histoire de drogue. «Ma femme, à ce qu’elle raconte, fut, comment dire, victime d’un chantage. L’inspecteur Wibert aurait immédiatement compris, que Ginette répugnait à ébruiter le fait qu’elle ait été abuséee. Ce vil profanateur, l’aurait donc, toujours d’après ma femme, obligée à se faire violer régulièrement, sous peine de voir son outrageante infortune étalée en place publique. Bien évidemment, les absences répétées de la comtesse m’intriguèrent. C’est donc pour cette raison, que je fis appel à un détective privé. Celui-ci, eut tôt fait de découvrir le pot aux roses. En moins d’une semaine, photos à l’appui, il m’expliqua que madame la comtesse, se faisait … était sous la coupe d’un flic répondant au nom de Wibert.»

– «Monsieur le comte ! Excusez-moi de vous interrompre.»

– «Oui ?»

– «L’inspecteur Wibert figure-t-il sur les photos prises par Jean Klockh ?»

– « Absolument! Voulez-vous les voir ? »

– «J’aimerais bien, si toutefois, cela ne vous dérange pas.»

– «Oh ! Vous savez, au point où nous en sommes. Je vous demande quelques instants.»

Gustave-Louis sortit du salon pour aller quérir les pièces à conviction. Il ne sait encore aujourd’hui, s’il doit regretter ou se féliciter d’avoir demandé à visionner les clichés compromettants. A peine le comte eut-il franchi la porte, que la comtesse se précipita sur Jacky.

– «Jacky ! Grand fauve ! Prends-moi comme une chienne sur le tapis persan.»

Tout en feulant comme une tigresse en chaleur, elle lui enfouit la tête dans ses mamelles. Si un jour, il doit mourir étouffé, il aimerait autant que ce soit de cette façon-là ! Cependant, la pensée du prochain retour de Gustave-Louis, ne l’enchantait pas.

– «Ginette, je vous en prie ! Monsieur le comte pourrait …»

– «Je l’emmerde ce vieux beau avec sa petite bitte qui bande mou. Baise-moi !»

– «Ginette ! J’entends votre mari qui revient.»

– «Demain midi à la Coupole.» Haleta-t-elle, en arrachant sa tronche de ses jumeaux. « Grand fou !»

– «Sans faute grande folle.» Répondit-il en reprenant son souffle tout en pensant. «Sans faute, mon cul ! Demain vendredi, je suis au lycée. Je vais passer toute la journée à nettoyer les murs de ma classe et samedi, je ramène Meg à la maison.»

– «Tenez voici les photographies. Ce ne sont pas des œuvres d’art, mais on reconnaît bien les protagonistes.»

Jacky prit les clichés des mains de Gustave-Louis ! Il n’y a pas à dire, Jean faisait bien son boulot ! Il y a des gros plans et des vues d’ensemble sur lesquelles il reconnait, sans aucun doute, l’inspecteur Wibert.

– «Monsieur le comte ! Bien sûr, c’est délicat, mais …»

– «Oui ?»

– «Pourrais-je garder une de ces photos ?»

– «Si vous me promettez de ne pas en faire un usage qui pourrait nuire à …»

– «Cela va de soi ! Vous pouvez avoir une absolue confiance.» Débitait Jacky en choisissant un cliché.

Il prit une image sur laquelle François Wibert s’apprêtait à bondir sur Ginette, nue, jambes et bras en croix, les chevilles et les poignets menottés aux montants d’un pucier. Le visage de la comtesse ne reflétait pas l’horreur qu’aurait pu y faire naître une telle situation, mais plutôt un plaisir et une excitation intense ! C’est vrai que sous l’emprise de la drogue … !

– «Et comment tout ceci s’est-il terminé ?» Demanda-t-il à Gustave-Louis.

– «Je suis allé voir mon ami le commissaire divisionnaire Berthier. L’inspecteur Wibert a été prié d’arrêter de fréquenter la comtesse, et il a été muté dans un commissariat du quinzième, rue de Vaugirard, au 250.»

– «Wibert n’a jamais essayé de vous revoir ?» Demanda-t-il à Ginette.

– «Si, mais je l’ai éconduit.» Répondit-elle avec des regrets dans la voix ! «Je lui ai dit qu’il ne fallait plus qu’il me torture.»

– «Il a pris la chose comment ?»

– «Il était dans une colère épouvantable, il m’a injuriée, et il a juré que le salaud qui avait pris les photos, ne l’emporterait pas au paradis.»

Tout devenait clair comme de l’eau de roche. Il lui restait à prendre congé du comte et de la comtesse, puis d’aller discuter photo avec ce cher François. Lorsqu’il s’est retrouvé sur le trottoir de l’avenue Foch, après avoir quitté les Brocard de Saint Germain, la nuit était tombée. La noirceur des ténèbres n’était troublée qu’au droit des rares réverbères qui essayaient, en vain, d’égayer la contre allée parallèle à l’avenue. En remontant le col de sa veste, il se dirigeait vers la place de l’Étoile, avec l’intention de reprendre le métro. Le crachin qui s’était mis à tomber lui fit presser le pas. Il était dix-huit heures, et, à n’en pas douter, les rames devaient être bondées de «pue-la-sueur» venant de débaucher. L’idée de se farcir presque toute la ligne, coincé entre des chairs flasques et des haleines fétides, ne le réjouissait guère. Un taxi en maraude lui évita ce supplice. Malgré l’heure, la circulation était assez fluide. Son taximan tenta bien de lier conversation, mais ses malheurs l’importaient peu. Le chauffeur s’en rendit compte rapidement, et préféra allumer la radio plutôt que de parler à un mur. Pour sa part, il réfléchissait à la façon dont il allait présenter l’enfant à l’inspecteur Wibert. Il abandonna rapidement l’idée, de se pointer comme une fleur dans son commissariat. Si le beau François était mouillé dans la mort de Jean, il n’avait aucune envie de plonger la tête la première dans la gueule du lycanthrope, et encore moins dans le canal Saint Martin !

– « Voilà! M’sieur, vous êtes rendu.»

Il régla la note et leva les yeux. Ils étaient effectivement arrivés rue de la Colonie. Il fila soixante-dix balles au chauffeur, et quitta la douce et sèche tiédeur de la guimbarde. Il flottait toujours. Il s’engouffra chez l’épicier arabe, au coin de la rue Bobillot, et acheta une boîte de choucroute garnie, ainsi qu’un pack de bière. De retour dans son cinquième, il mit son dîner à chauffer et plaça trois canettes au congélateur. Il alluma la téloche et se servit un triple whisky avec icebergs. Un instant, il fut tenté d’appeler Meg pour lui faire part des derniers événements en date, mais il décida d’attendre les réactions de Wibert. La choucroute se laissa manger et la bibine n’était pas trop chaude. Après un dernier rot de sauerkraut à la cervoise, il s’arracha de son fauteuil et empoigna le bigophone.

– «Allo … Commissariat, j’écoute !»

– «Bonsoir … Pourrais-je parler à l’inspecteur Wibert ?»

– «C’est de la part de qui ?»

Il n’avait guère envie de donner mon nom au préposé chargé de filtrer les appels. Après leur dernière entrevue, François Wibert n’était peut-être pas enclin à discuter le bout de gras avec lui. Il pouvait refuser la communication d’une manière diplomatique, en laissant croire qu’il était sorti !

– «Dites à l’inspecteur Wibert que je téléphone de la part de Ginette.»

– «Ginette comment ?»

– «Ginette tout court ! Il comprendra !»

– «Je ne sais pas si je peux …»

– «Écoute bonhomme, si tu ne veux pas te retrouver à battre la semelle tout l’hiver à un carrefour, passe-moi François Wibert, et fissa !»

C’est marrant comme l’anonymat et un ton péremptoire peuvent rendre puissant !

– «Ne quittez pas, je vous passe l’inspecteur.»

Il attendit une vingtaine de secondes au bout du combiné, le temps que le standardiste explique son cas à François, puis …

– «Allo ! Ici Wibert, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ginette comment ? Et qui est à l’appareil ?»

– « Ginette Brocard de Saint Germain, Wibert. Tu te rappelles ? La comtesse … Ce n’est pas possible que tu aies oublié, Wibert ! »

– «Je reconnais ta voix salaud ! C’est toi, Gobé ?»

– «Dans le mille Émile ! »

– «Ne m’appelle pas Émile, connard. Que cherches-tu encore ?»

– «Tu te souviens d’un certain Jean Klockh ?»

– «Jamais entendu parler !»

– «C’était un mec qui prenait des photos …»

– «Eh alors !»

– «Alors ? J’en ai justement une devant les yeux. Ça représente une scénette coquine ! Ginette est attachée nue sur un pageot et toi, à poil, tu t’apprêtes à …»

– «Ta gueule ! Qu’est-ce que tu veux ? Du fric ? Pauvre con ! Cette histoire est classée. Tu ne penses tout de même pas pouvoir me faire chanter avec une connerie pareille !»

– «Non ! Je ne veux pas te faire pousser une romance, François. J’en n’ai rien à foutre de ton oseille, mais …»

– «Mais quoi ?»

– «Mais quand tu dis que cette affaire est classée, tu vas peut-être un peu vite en besogne ! Jean Klockh, tu sais ? Le détective photographe ! On l’a retrouvé noyé dans le canal Saint Martin, et on n’a jamais su qui l’avait poussé !»

– «En quoi cela me concerne-t-il ?»

– «Ben, à l’époque, devant témoin, tu avais proféré des menaces. Des trucs du genre : «Le salaud qui a pris les photos, ne l’emportera pas au paradis».

Du coup, il la boucle un instant, le Wibert. Il entend sa respiration à l’autre bout du fil qui s’accélère, puis :

– «Je savais qu’avec un enfoiré dans ton genre, j’aurais des emmerdements !»

Sa voix est transformée, il parle le haché tremblotant (C’est une nouvelle langue qui vient de sortir …). Il commence à avoir les jetons. Cependant, il poursuit :

– «Des menaces ? Devant témoin ? J’ai balancé ça à cette pute de Ginette. C’est sa parole contre la mienne, et de toute façon, ce n’est pas une preuve !

Il a raison le père Wibert, tout ça ne prouve rien. D’un seul coup, il lui vient une idée sulfureuse, et il y va au bluff !

– «Tu dois bien penser, mon cher inspecteur, que lorsque tes collègues ont repêché Jean Klockh, ils ont fait faire une autopsie ! Tu ne veux pas connaître les conclusions du légiste ? Tu n’es pas curieux. Enfin ! Comme tu es un bon gars, je vais quand même t’expliquer. Le toubib des macchabées a certifié qu’il y avait eu bagarre ! Le Jean ne s’était pas laissé faire. Alors, classique, il a examiné le dessous des ongles du Jeannot, et il a trouvé suffisamment de petits bouts de bidoches, pour pouvoir dresser une empreinte génétique de l’agresseur. Jusqu’à présent, cette empreinte n’a servi à rien. Elle ne correspondait à personne de connu des services de police, mais, aujourd’hui, si on la compare à ta couenne ? Peut-être que … Alors mon lapin ? Qu’en penses-tu ? T’as perdu ta langue, Wibert ? Tu fais la gueule ?»

– «Bang !»

Putain ! Ce Bang a explosé le tympan de Jacky ! La vache ! Il a l’oreille qui siffle. Ce n’est pas Dieu possible, quelque part, quelqu’un dit du mal de lui ! Il change l’écouteur de côté et :

– «Allo ? Wibert ? Répond, merde !»

– «Allo ? Qui est à l’appareil ?» Demande une voix qu’il ne connait pas.»

– «J’étais en communication avec l’inspecteur Wibert. Que se passe-t-il ? Votre standard a sauté ?»

– «Non, pas le standard, seulement la tête de l’inspecteur. Qui est à l’appareil ?»

Courageux, mais pas téméraire et un tantinet pris de panique, délicatement, Jacky replace le combiné sur sa fourche.

Le samedi matin, il est reparti direction Chartres. Pour une fois, ne pas flâner dans ses plumes ne le gêne guère, tout au contraire. Le temps pluvieux a laissé place à un magnifique soleil d’automne. Il croit bien que cette putain de merde de saloperie d’affaire est enfin terminée, et il se trouve sur la route qui mène à sa musaraigne. Au loin, surgissant de cette plate plaine de Beauce, les deux clochers dissemblables de la cathédrale défient l’immensité du ciel.

Un rond-point, le centrifuge dans l’avant ville. Il fut un temps où cet endroit n’était que campagne ! Maintenant, il est devenu hangars multicolores. Une suite quasi ininterrompue, de bâtiments en tôle ondulée, abrite des dancings, des bowlings, des «Monsieur Bricolage», des «But» qui méritent notre confiance, des «Carrefour» ainsi que d’autres grandes surfaces, qui annoncent un lieu de survie pour humains. Mais, il se moque de ces contrées sans âme, ce matin, il est heureux. Dans moins d’une heure, il serait en sens inverse avec sa sarcelle estropiée. Arrivé près de la rocade, sur la droite, un petit aérodrome se réveille. De frêles coucous, alignés près d’un taxiway, attendent les pilotes qui les emmèneront flirter avec les nuages. Sur la piste, un avion remorqueur quitte le sol suivi d’un planeur. En l’air, quelques barjos suspendus à leur U.L.M. tentent des manœuvres défiant les lois de la pesanteur. Il laisse la voie rapide qui contourne la ville, et poursuit sa route vers la cité Beauceronne.

Un panneau : «Hôpital Louis Pasteur, dans la rue Claude Bernard» (comme les boucheries du même nom) lui indique le chemin. Il ne tarde pas à apercevoir la grande cheminée du crématorium, confirmant la bonne direction. Au haut de cette tour creuse, les fumeux funestes restes de Pierre, Paul, Jacques… et les autres, s’élèvent vers les cieux. Qu’importe, ceux-ci, il ne les connait pas ! Il fait beau, il est euphorique et vient chercher Meg. Il gare sa clio dans la cour de l’hosto et se dirige, ad-pédibus, vers le bâtiment qui la retient encore. Impatiente de sortir, il la trouve dans sa chambre, à l’attendre. Hier, au téléphone, il lui a raconté la fin de son enquête. Après un lèche pomme de retrouvailles, Jacky lui tend le journal du matin, ouvert à la rubrique des chiens écrasés. Elle s’en empare et lit l’entrefilet suivant :

« Dans la soirée de jeudi, l’inspecteur François Wibert s’est tiré une balle dans la tête, avec son arme de service. Rien ne laissait présager le suicide du policier et jusqu’à aujourd’hui, les raisons de cette autolyse reste sans explication. La mort a surpris François Wibert, alors que celui-ci était en communication téléphonique avec une personne dont on ignore l’identité. Le commissaire Yves Barbot, qui a été chargé de l’enquête, nous a déclaré : «A mon avis, la conversation téléphonique, qu’avait l’inspecteur Wibert quand il s’est donné la mort, n’est certainement pas étrangère à son geste, et je profite de votre interview pour demander à son interlocuteur de se faire connaître …». Nous pensons également que cet inconnu détient peut-être la clef du mystère … »

– «Que va faire l’inconnu ?» Lui demande Meg en repliant le canard.

– « Rien !»

– « Rien ? Alors, il va avoir du temps de libre ?»

– «Certainement.» Répondit-il craintif, car connaissant la mouflette ! «Pourquoi me demandes-tu cela ? Tu as encore un petit boulot à me confier ?»

– «Ouais !»

– «Et ! On peut savoir ?»

– «Tu sais Jacky. Je ne t’oblige pas et tu peux refuser.»

– «C’est dangereux ?»

– «Ça peut ! Mais surtout, c’est un job de longue haleine.»

– «Longue ? Vraiment longue ?»

– «Bien plus que ça !»

– «Bon ! Ben, va s’y ! Accouche ! »

– «Pas tout de suite ! Mais si tu es prêt à donner quelques gouttes de vie et beaucoup de ton temps ! … »

FIN

Auteur/autrice : ZAZA-RAMBETTE

Une bête à corne née un 13 AVRIL 1952 Maman et Mère-Grand...! Vous trouverez ici : humour de bon matin, sagas historiques sur ma Bretagne, des contes et légendes, des nouvelles et poèmes, de très belles photographies de paysages et d’animaux, de la musique (une petite préférence pour la musique celte), des articles culturels, et de temps en temps quelques coups de gueules...! Tous droits réservés ©

25 réflexions sur « ERREUR FATALE … !!! – 31/31 »

  1. Ben voilà, j’ai pas pu résister en voyant arriver ta newsletter, je ne dormais pas encore (insomnie épileptique) et je viens de lire compulsivement la fin de ces aventures qui m’ont tenue en haleine pendant 31 chapitres. Jacky continue d’assurer, nos tourtereaux sont sains et saufs et l’obscurité du crime s’illumine. Gros sourire avec la « comédie » de la Comtesse et émotion finale, merci Zaza pour ce partage plein de truculence au fil des jours. Grosses bises avant de filer au lit et d’espérer dormir…
    Cendrine

  2. Merci de nous avoir offert toutes ces intrigues au fil des jours , on les attendait chaque jour , ne pas ranger ton crayon …………
    Bonne journée
    @ demain

  3. Eh bien voilà, le mystère est éclairci mais cela n’a pas été sans mal et sans morts.
    Quel ripoux, ce commissaire!
    J’ai bien aimé, y aura-t-il une suite ?
    Bien amicalement.

    1. Une suite pour la vivacité et la sympathie des deux héros, pourquoi pas, mais il faudra du temps. Cette nouvelle écrite il y a quelques années mit tout de même 6 mois à voir le jour ! Mais ne t’en fait pas Clara, il y aura d’autres nouvelles écrites il y a aussi quelques années que je rediffuserai.
      Bisous, bisous

  4. Bonjour Zaza
    Eh oui tout à une fin …..mais quel hécatombe humain…..au cours de ses 31 pages
    bonne fin de journée
    Amitiés

  5. Mon Dieu, quel épilogue savoureux, ma chère Zaza. C’est du vécu, ça!!! Et quelle fin, bon il n’est pas près de prendre sa retraite ce cher Jacky. J’ai adoré, savoureux jusqu’au bout ton manuscrit que je trouve génial. On attend la suite, alors, hein? Gros bisous, ma belle.

  6. Chère Zaza… Je viens de lire, je t’avoue en diagonale, donc pas tout compris dans le détail.. mais dans l’ensemble.. que de ripoux dans l’secteur de l’avenue Foch !!
    Bravo .. tu as un vrai talent on croit chaque mot.. c’est du vécu !!
    Merci d’être passée voir ma littérature ce matin.. ce n’est pas tout à fait dans la même veine.. quoique que ??
    Bonne journée Zaza.. Je reprends doucement l’activité cérébrale des Blogs mais je ne peux plus lire, rester assise longtemps ..Alors…!!

  7. Et voilà !
    Je me doutais bien que cette fin ne me comblerait pas tout à fait.
    C’est souvent le cas dans les feuilletons, il manque l’avis qu’il y aura une suite, une autre encore, jusqu’à ce qu’on se lasse.
    Mais avec toi, pas de danger de lassitude. J’ai lu avec beaucoup de plaisir. Merci, Zaza.
    Bisous et douce journée.

  8. Bien sur il faut que tu continues; mais moi qui fleuriste faisait les enterrements j’aurai gagné ma vie avec toi hihihi en tout cas fin de journée lecture , COBEN n’a qu’à bien se tenir !!!! bonne soirée ma douce

  9. Excellent Zaza je me suis régalée avec toute cette histoire et surtout tes descriptions on ne peut plus imagées . Surtout n’hésite pas à rediffuser si tu as d’autres nouvelles et pourquoi ne pas faire une suite des aventures de ces deux tourtereaux , je sais c’est long mais nous sommes patient(e)s .
    Bisous

  10. J’étais venue la nuit passée et oublier de mettre mon commentaire.
    Une fin comme je les aime innatendu. Tu as bien du nous tenir en haleine vraiment j’ai beaucoup aimé. À la fin on dirait que tu es comme nous que tu n’as pas envie de te séparer de Meg et Jacky. Et pourquoi pas tu pourrais rebondir dans une autre aventure.
    Dors bien et encore bravo.

    Bisous d’EvaJoe

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.