La légende de l’île … !!! 2/2

« Mystère de l’île »

NEWS ...!!!Joseph n’eut pas le temps de répondre, la porte du fournil s’ouvrit. C’était Émile, le bedeau. Comme chaque dimanche matin, il demanda une miche pour la semaine.

– « Alors Ewen, tu as embauché un commis ? » et il salua le jeune homme.
– « Pas vraiment, » répondit le boulanger. « Au fait, les deux cloches ont sonnées à minuit ? »
– « Et pourquoi auraient-elles sonné. Tu sais bien qu’elles n’ont jamais marqué minuit ensemble ! »
– « Assied-toi par-là, Joseph va te raconter l’affaire. »

Et Joseph raconta. Il racontait encore lors qu’Anna, l’institutrice, vint chercher son pain, suivie du garde-champêtre. Ils s’installèrent aussi et écoutèrent. Lorsque son histoire fut finie, chacun des auditeurs se retourna vers Corann. Leurs yeux le scrutèrent des pieds à la tête. Le garde champêtre rompit le silence qui s’était installé.

– « Il n’a pas l’air très différent des gamins de son âge. T’es sûr que tu n’as pas mangé quelque chose de mauvais hier soir. J’connaissais un homme une fois, il avait été cherché des champignons … »

Ewen lui coupa la parole.

– « J’ai vu ce gamin grandir en quelques heures, et je n’ai pas mangé d’omelette aux champignons hier soir et vu l’heure à laquelle je m’lève, je n’suis pas habitué à faire la fête la veille. »

Anna était institutrice, mais avait également une passion pour l’histoire et les légendes.

– « Ton histoire me rappelle une vieille légende. Mais avant de vous la raconter, je vais aller chercher le livre où elle est écrite. »

Elle revint quelques minutes plus tard avec un vieux grimoire serré sous le bras. Elle déposa le livre sur la table et l’ouvrit délicatement. Elle feuilleta pendant quelques instants.

– « Ah, voilà ! Il est fait mention ici, d’une légende ayant pour attrait une porte dans le temps. »

« L’histoire se déroulerai avant la chrétienté aux temps druidiques, elle aurait pour principal acteur un apprenti druide du nom de Corann. Ce jeune druide tomba amoureux d’une jeune femme promise au chef du village de l’île, nommée Roane. Cette jeune femme était aussi éprise de lui. Mais respectant l’un et l’autre la coutume, ils faisaient en sorte de s’éviter. Habitant dans le même village, ils n’arrêtaient pas de se croiser et donc de rouvrir la plaie de leur amour. Le chef du village ayant marié cette jeune femme, voyant sa compagne languissante, et l’aimant au-dessus de tout, ne trouva qu’une solution : Faire disparaître l’objet de cette douleur aux yeux de sa belle !
Il aurait donc tendu une embuscade à Corann dans le jardin exotique de l’île. Afin de ne pas être maudit dans le sang de l’assassinat d’un druide, il l’aurait enfermé vivant dans une un labyrinthe. Il l’aurait ainsi nourri pendant des années, Corann, acceptant son sort pour le bien de sa belle. Ce régime de cloître le fit cependant dépérir et mourir de chagrin au bout de quelques années. Sa bien-aimée l’aurait suivi au même instant dans la tombe.
Le chef du village après la mort de sa belle confia sa traîtrise. Il raconta aussi que pendant toutes ces années d’enfermement, Corann n’arrêtait pas de lui demander toujours la même chose ! Et pendant des années, il ne lui avait pas répondu, jusqu’au jour de sa mort. Sa réponse consentait à son souhait. Il lui demandait tous les jours, pendant des années la permission d’aimer la jeune femme au cours d’une autre vie… »

Les îliens comme d’ordinaire se succédaient au fournil et avant dix heures la moitié des villageois connaissaient Corann et la légende du labyrinthe, lorsque le maire, Nicolas Floch, entra.

– « Alors Ewen, pas de tournée ce matin ! Chacun attend ton pain, ceux du Phare ont appelé ! Et vous Anna, que faites-vous ici à papoter ! »
– « Didiou, c’est vrai, la tournée ! Mais voyiez-vous monsieur le maire, ce jour n’est pas habituel. Lui et les autres racontèrent l’affaire. »

Le maire demanda le silence, réfléchit puis décida d’une réunion extraordinaire à la salle des fêtes, convoquant tous les îliens pour midi pile.

– « En attendant que tous fassent leur ouvrage. Toi Joseph, tu vas essayer d’écrire avec précision ta rencontre dans l’église. »

Chacun s’en retourna. Ce maire, Nicolas Floch, était le notable de l’île et possédait une étude de notaire à Roscoff. Corann suivit Joseph et comme l’avait demandé le maire, ce dernier décida d’écrire. Minou, « monsieur pattes en rond », fut libéré de cette humiliation de devoir rester dans la cuisine et, satisfait, regagna son creux de lit préféré, non sans considérer, perplexe, ce nouvel arrivant qui s’amusa bientôt à le grattouiller entre les oreilles.

Joseph entreprit d’écrire. Sur le bureau, les papiers qu’ils avaient abandonné la veille, demeuraient, et Ô surprise, l’histoire à peine commencée s’étalait maintenant sur six pages. Les événements des dix dernières heures y étaient relatés avec précision, voire minutie comme si quelqu’un avait vécu cette histoire en même temps que lui. Qui ? Qui, hormis Corann, qui avait toujours été à ses côtés ? Personne ! Il regarda le jeune vaquer dans son petit appartement et pensa à cet homme, cet autre Corann qui avait fui d’une bien étrange façon. Était-il vraiment parti ou restait-il caché à l’orée des bois de l’île ?

– «  Tu sais lire, toi ? «  demanda-t-il au jeune en lui tendant les feuillets.
– «  Lire ? Je ne sais pas lire mais je sais déchiffrer. » Et pourtant, ayant lu s’exclama. « Mais c’est mon histoire ? »
– « Oui. »
– «  Je ne me souviens pas avoir été dans une église. »
– « Alors, tu ne te souviens pas non plus comment tu y es arrivé. »
– « Non. »

Joseph rouvrit le grimoire confié par Anna et à voix haute relut l’histoire.

– «  Qu’en penses-tu ? »

Corann sourit mais ne répondit pas. Il allait bientôt être midi. Joseph et le jeune parlaient de choses et d’autres lorsque l’on frappa à la porte de la maison au rez-de-chaussée. Une longue femme vêtue de voiles blancs et de mousseline, attendait.

– « Je viens chercher Corann, c’est mon fils. »

L’église sonna.

– « Attendez, ça ne va pas recommencer … »
– « Cette fée, c’est bien ma mère ! » confirma le jeune en s’avançant vers elle.
– «  Reste là ! »
– «  Non, je dois la suivre. »
– « Personne ne suivra personne. Ou plutôt si, nous avons rendez-vous à la salle des fêtes pour résoudre cette affaire et vous y viendrez aussi, madame. Je n’ai pas sauvé cet enfant pour qu’il parte avec n’importe qui. En voilà assez de ces éternels recommencements ! »

Sous ses voiles, la femme sourit et ils partirent tous les trois. Du bas de la rue, sur la façade de la salle des fêtes, l’on pouvait lire :

« BON ANNIVERSAIRE JOSEPH »

Joseph, trop occupé à surveiller le jeune et la femme, ne remarqua rien. Tout le village était là. Le maire laissa parler la femme.

– « Il y a trente ans, je mettais au monde un garçon sans être mariée. J’étais promise à un notable, et la vie a fait que je dus partir en abandonnant cet enfant sur l’île. »

Sa voix s’étrangla, elle poursuivit :

– « Il y a quinze ans, je revins sur l’île pour voir mon fils, son père ayant disparu. C’était un dimanche ! Un tout jeune homme criait ce matin-là, le poing levé, en hurlant vers moi, sa mère :
«  Si tu repars, ne reviens ici que morte, tu m’entends morte … »

Tout le village était là me regardant partir accompagnée par les foudres d’un adolescent, tous les îliens ! Tout un village qui jamais ne m’abandonna et qui jamais abandonna mon premier enfant … Je repartis en compagnie de Nicolas Floch. »

Alors, Joseph comprit et prit dans la sienne, la main de Corann ! Si d’aventure un éventuel lecteur ne comprenait pas cette histoire, il lui faudrait consulter les archives de la mairie notifiées par Nicolas Floch, maire & notaire, mais aussi le descendant du chef de la légende de l’île !

Effectivement, ce fut lui qui fut l’instigateur de toute cette mise en scène. Pourquoi ? Devinez !

Le maire, mais également notaire à Roscoff, considérait Joseph comme le personnage le plus vulnérable de l’île. Peu de gens le voyaient. Pourquoi cette mise en scène et que dois-je comprendre se dit Joseph. Oui effectivement nous sommes bien le jour de mon anniversaire. Cette femme est bien ma mère celle qui m’a abandonnée pour la seconde fois, il y a quinze ans. S’adressant au maire :

– «  Vous auriez donc tout organisé pour mon anniversaire et pour me réconcilier avec ma mère ? »
– « Oui ! Enfin disons que nous avions organisé une fête pour ton anniversaire, comme chaque année. Mais il y a trois semaines, avec ta mère nous avons décidé de mettre en place ce stratagème pour te présenter tes frères sans que tu ne puisses les repousser. »

Se retournant vers sa mère.

– « Alors, si j’ai bien compris, tu as abandonné mon frère dans l’église pour que je puisse entrer en contact avec lui. »
– « Oui, je ne savais pas qu’elle aurait pu être ta réaction ! J’ai donc imaginé ce subterfuge. »
– « D’accord mais comment as-tu fait pour le faire grandir en une nuit? Et comment as-tu fait pour le mettre hier soir dans l’église pour qu’il soit aujourd’hui avec moi ? »
Sa mère se mit à rire.
– « Te rappelles-tu de ce que tu as mangé hier soir ? »
– «  Oui, je crois que j’ai ouvert un bocal »
– « N’as-tu pas trouvé que son contenu avait un drôle de goût ! »
– « Peut-être ? »
– « Mais que croyais tu donc ? Tu t’imagines bien que cela était impossible autrement ! »

Joseph resta un moment songeur.

– « Oui tu as certainement raison, sacrée drogue que tu m’as fait ingérer là. »
– « Corann, tu viens avec moi il faut que tu ailles te changer pour la fête d’anniversaire de ton frère. »

Corann prit la main de sa mère et ils s’éloignèrent tous les deux dans la rue principale du village.

Joseph se mêlait aux invités.

– «  Joseph, Joseph ! »

C’était Ewen qui revenait de la boulangerie.

– «  Bon anniversaire mon vieux, avec tout cela j’avais presque oublié. Quelle histoire, c’est la première fois que je vois un enfant, qui prends deux à trois centimètres en si peu de temps et qui a des poils au menton poussant en dix minutes. »

Joseph se retourna d’un seul bloc dans la direction qu’avait prise sa mère et se mit à courir.

* Il courut, les yeux hagards ou presque, le regard glissant sur ses amis qui l’interpellaient au passage.
* « BON ANNIVERSAIRE JOSEPH »
* Il courait sans les reconnaître, ne recherchant que les silhouettes de sa mère et de Corann.
* Il courait ne regardant qu’à peine devant lui les yeux perdus dans les rues transversales.
* « BON ANNIVERSAIRE JOSEPH »
* Le souffle lui brûlait de plus en plus les poumons.
* « BON ANNIVERSAIRE JOSEPH »
* Il courait moins bien qu’il en fut plus trébuchant.
* Il courut presque jusqu’à s’en tenir aux murs.

Là n’y tenant plus, il s’assit sur un rocher en bordure de ruelle, et une main sous le menton attendit que son cœur se calme.
Il examina les possibilités qui s’offraient encore à lui.
Une seule lui vint, la maison du maire, Nicolas Floch. Il décida de l’itinéraire pour la rejoindre. Il passerait par les petites ruelles. Esquivant les îliens qui, eu égard l’état d’essoufflement où il se trouvait, sa figure cramoisie, lui poseraient inévitablement des questions. Il pensait également, qu’il n’avait plus trop de temps à perdre, car chaque minute pouvait les éloigner et le laisser là seul, avec ses insolubles questions. Il aurait pu se faire une raison pour la disparition de sa mère, (il y était déjà habitué), et pour celle de Corann, car il était presque certain qu’il ne risquait rien, cet enfant grandissant. Mais ne pas savoir, ne pas avoir su saisir cette part de mystère qui lui ferait toucher cette réalité qui souvent s’échappe !
Savoir, comprendre, qu’il y a quelque chose, autre chose que ces pierres qui résonnent sous ses pas.
Dans cette application routinière de cette loi, celle de la cause et de l’effet, ce principe, (il s’en apercevait aujourd’hui), qui a régi toute sa vie.

Il arriva devant la maison du maire mais ne se faisait pas trop d’illusion sur le déroulement des évènements. Il décida néanmoins de frapper à la porte. Les sons sourds se répercutaient à l’intérieur, ils les entendaient résonnant dans le corridor. Il appuya sur la clenche de la porte, fermée bien sûr, son regard s’éleva vers l’étage, rien ne bougeait et les fenêtres étaient closes. Le mur sur le côté de la maison ceinturait un jardin, il le savait y étant venu jouer étant enfant. Il descendit sur la plage pour accéder au mur d’enceinte. Il décida de l’escalader et retomba dans un jardin très fleuri. Cela l’étonna un peu car il se rappelait surtout d’un espace en friche. Il avança de quelques pas, grimpa les quelques marches du perron. La porte fenêtre était entrouverte, elle s’ouvrait sur le bureau du maire. Il y avait un fauteuil qui faisait face à la fenêtre devant un grand bureau austère. Mais son regard fixa les longs cheveux bruns et les yeux si bleus. Il entra, c’était sa mère.

– « Qu’est-ce que vous faites là, madame ? »
– « Je dois te parler. Je ne pouvais le faire devant les autres. Je savais que tu viendrais là … »
– « Comment le saviez-vous ? »
– « Une mère devine parfois les choses, surtout lorsqu’elles sont importantes. Tu veux savoir, n’est-ce pas, parce que tu as parfois l’impression de devenir fou devant ces choses qui t’échappent. »
– « C’est un peu vrai … »
– « J’ai eu quatre enfants après toi, le dernier à trois semaines. »
– « C’est celui que j’ai trouvé dans l’église.
– « Oui, il a des dents, deux, il est né avec, cela arrive parfois. Quant à Minou, c’est moi qui l’ai fait grimper aux rideaux ! Quand je suis partie, j’ai gardé les clés de la maison. »
– « Et pour les autres enfants, comment avez-vous fait ? »
– « Nous attendions que ta vigilance baisse. »
– « Qui – nous – ? Ewen savait, tous les îliens savaient. Je ne comprends pas pourquoi vous avez, ensemble, inventé ça. Vous auriez pu me contacter tout simplement, je pense que j’aurai compris votre désir de me revoir, malgré ce que j’ai pu dire quand vous êtes partie … »
– «Non pas tous les îliens, Nicolas Floch, mon époux et moi. C’est vrai que tout est faux, inventé, mis en scène avec la complicité du bedeau et de quelques îliens, mais il y a une chose de vraie, le livre et la légende. C’est ce que je voulais que tu comprennes en organisant cette mascarade. Les autres ne savent pas. »
– « Vous êtes bien compliquée, madame. »
– « Non, prudente. Étudie ce livre. Anna va te le réclamer. Elle pense qu’il est faux, que c’est une invention que j’ai couché sur le papier pour te reconquérir. »
Elle continua.
– « Au fait, il n’y avait rien dans le bocal que tu as mangé. J’ai dit ça pour les autres. Ce n’est que la peur, l’incompréhension, qui te rendit tel que tu fus à courir comme ça et à penser que cet homme au chapeau et à la cape était un inconnu. »

Joseph regarda sa mère. Elle était encore belle.

– « Pourquoi êtes-vous partie ? »
– «  C’est trop long et compliqué pour t’expliquer ça maintenant. Le maire, Nicolas Floch connait mon histoire, c’est le seul. Il t’informera. Je ne suis pas revenue pour me confesser de quoi que ce soit, mais simplement pour te donner ce grimoire.
Il est important. Lis-le et gardes-le ! Je dois partir … »
– « Pourquoi partir encore ? »
– « Je n’existe plus, Joseph, je suis morte il y a trois semaines en mettant ton dernier frère au monde. Personne ne le sait, ici, que je n’existe plus, excepté Nicolas ! »
– « Vous existerez toujours, madame, ne partez pas ! »
L’image de sa mère s’évapora.

– «  Joseph, Joseph ! »

De la rue, Corann l’appelait. Il le rejoignit.

– « Je te présente mes frères, Cathbad, Fingen et le petit Esras. »

Joseph n’en croyait pas ses yeux, lui se croyant fils unique et célibataire, se voyait dans l’obligation et dans le même instant d’endosser le rôle contradictoire de frère, et au vu de leur jeune âge, de père de famille. Ils le regardaient tous avec des yeux remplis d’appréhension et d’incertitude. Il les regarda à tour de rôle jetant aux plus grands un regard décidé pour les rassurer et aux plus petits un regard attendri pour qu’ils se sentent plus en sécurité. C’est vrai, qu’ils avaient bien un air de famille, toutes ses petites frimousses semblaient être le même visage d’un même être à plusieurs instants de sa vie. Ils n’avaient donc pas eu grand mal à se substituer durant la matinée pour lui faire croire que s’était le même enfant qui grandissait.
Un sourire amusé grandit sur son visage.

– « Alors les frangins, vous m’avez bien eu. »

Et il partit dans un grand rire où tous ses frères le rejoignirent dans l’instant.

– « Les enfants, j’ai besoin de parler avec Corann un moment donc vous restez tous ici pour le moment. »

Il prit Corann à part.

– « Que savent-ils exactement? Ils savent que notre mère est morte? »
– « Oui. Maman leur a expliqué qu’elle ne serait plus avec nous comme avant, mais qu’elle serait toujours là même si on ne la voyait pas. »

Joseph resta songeur, une mère à peine retrouvée et déjà repartie et ce livre, et cette légende !

– « Notre mère t’aurait-elle parlé de ce livre et de la légende ? »
– « Le livre, elle le gardait toujours enfermé dans un meuble à clef, elle n’a jamais voulu que je le touche. »
– « Bon allons tous à la maison pour le moment, je vais relire l’histoire et comme ça vous pourrez manger un peu, j’imagine que vous avez faim. »

Élevant la voix pour que les autres l’entendent.

– « Vous avez faim les frangins? »

Encore un peu intimidé, ils inclinèrent tous la tête d’assentiment.
Joseph aurait préféré une réaction plus enthousiaste, mais il les comprenait. Une mère disparue, un grand frère retrouvé, mais qui restait tout de même pour eux un étranger.

– « En route mauvaise troupe. Alors lequel d’entre vous a l’argent pour payer la bouffe ? »

Tous les gamins s’arrêtèrent d’un coup et le regardèrent interdits. Devant leurs têtes, Joseph repartit d’un grand éclat de rire.

– « Mais non c’était pour rigoler, je vous ferai crédit pour cette fois. Alors lequel d’entre vous à un travail pour me rembourser ? »

Là ce furent tous les enfants qui éclatèrent de rire. Arrivés chez lui, il leur prépara de quoi manger et s’absorba dans la lecture de l’histoire.

– « Il doit y avoir un rapport avec l’église, » pensa-t-il tout haut… « Bon les enfants, ce n’est pas le tout mais il faut aller faire un tour à cette fête d’anniversaire, tout le village nous y attend. »

Minou juché sur le haut de l’armoire, les oreilles quelque peu en arrière, avait suivi le va et vient de cette meute envahissant les trois pièces où, d’ordinaire, il se prélassait en toute quiétude et ce fut avec satisfaction qu’il vit descendre en file indienne, Joseph et ses frères par l’escalier en colimaçon. Ce fut Corann qui verrouilla la targette de la porte de la maison.

– « Tu as les clés d’ici ? »
– « Maman me les a données. »
– «  Naturellement. Je ne pense pas qu’elle en ait vraiment besoin maintenant … »

Les cloches de l’église sonnèrent. Il était quatorze heures et ils rejoignirent la salle des fêtes. Le maire, notable de l’île, l’apostropha.

– « Alors, Joseph, aurais-tu oublié ton anniversaire ! Désolé mais nous avons commencé sans toi ! Où donc étais-tu ? »

– « A la maison avec mes frères ! Où voulez-vous que je sois ! »

Le maire ; le fameux Nicolas Floch, le considéra un instant, hocha la tête, fit trois pas.

– « Me voilà avec un bien étrange hoir (héritier en ligne directe). Ta mère ne t’a rien dit ? »

– «  Non. »
– « Penses-tu que vous puissiez vivre toi et tes frères dans ce trois pièces minuscules ! Ta mère t’a doté de la maison du Vil. »
– « Celle qui est fermée depuis des années ? »
– « Celle-là même. »
– « Penses-tu, » continua le maire, « que tu puisses t’occuper d’un bébé ? »

Esras, calé contre le bras de Corann, émit un petit cri.

– « Je ne me suis pas posé cette question. »
– « C’est Anne qui s’occupera du petit et des enfants. Elle est d’accord. »
– « Je n’ai pas les moyens d’avoir une nourrice ! »
– « Personne ne te parle de finance ! »
– « D’autorité, Anne prit Esras des bras de Corann en soupirant ! »
– « Pauvre petiot, va… Ces enfants, monsieur le maire, ne peuvent pas s’installer à la maison du bout, elle n’a pas été ouverte depuis des années. Il serait bien que ce soir ils restent dans la maison de Joseph. J’ai quelques paillasses qui feront bien l’affaire. Quant à Esras, je le prends chez moi, ce bébé a plus besoin de soin que de fête ! »
– «  Soit ! » Dit le maire en regardant Anne s’éloigner. « Sacré caractère ce petit bout de femme ! Aller, amusez-vous, ce n’est pas tous les jours l’anniversaire de Joseph ! »

Ils s’amusèrent : jeux, chants, danses. Depuis plusieurs générations, l’on fêtait sur l’île, ceux qui étaient nés entre minuit et une heure du matin, c’était une tradition, l’on ne savait plus trop quand, ni pourquoi, elle avait commencé. Comme beaucoup de traditions, les îliens la respectaient. Joseph s’amusait, du moins il essayait. Il était soucieux, les heures passaient. Les cloches de l’église tintèrent. Bientôt, elles sonnèrent par cinq fois, il était dix-sept heures. Dix-sept heures, le temps cours et Joseph courait après lui. La fête se calmait un peu. Joseph voyait les rires naître plus difficilement et mourir beaucoup plus rapidement. Pris dans ses réflexions il était un peu plus détaché qu’habituellement et il voyait les regards gênés des gens qui ne savaient pas comment s’esquiver. Enfin, petit à petit, la salle se vida, il ne resta plus dans un coin que le cercle des éternels fêtards. Ce petit groupe qui s’assemble sans savoir très bien s’ils s’assemblent parce qu’ils s’apprécient ou parce qu’ils aiment la chopine !

– « Ils n’ont pas besoin de moi pour continuer, » pensa-t-il.

Il fit le tour de la salle pour dire au revoir à tout le monde.

– « Messieurs-dames, je vous prie de m’excuser, mais je vais prendre congé de vous. Ma nuit a été assez mouvementée et il faut que je m’occupe de mes nouveaux frères.

Joseph était soucieux, le soir commençait à couvrir d’ombre les rues de l’île et en les parcourant, il songea aux paroles de l’homme et à cette étrange journée qu’il vivait depuis son apparition. Anne avait tenu parole, des paillasses avait été disposés entre les quelques rayonnages du rez-de-chaussée de la maison et le petit Esras, absent, devait être chez elle. Les garçons étaient dans la cuisine. Miaou, toujours contrarié, se tenait en haut de l’armoire. Les garçons faisaient un tintamarre d’enfer dans la cuisine, des rires et des cris s’en échappaient. Joseph décida de s’approcher en faisant le moins de bruit possible, il voulait pouvoir voler cet instant de bonheur, ce petit désordre né d’une famille nombreuse que lui n’avait jamais connu. Il pensa à sa mère et lui en voulut de lui avoir retiré la chance d’avoir été un grand frère plus tôt. Il se mit dans un coin du chambranle, et regarda d’un œil amusé la chamaillerie.

Anne avait bien fait les choses? Elle avait pensé à tout et avait même préparé le goûter des enfants sur la table. Oui mais voilà ! Joseph était célibataire et sans enfants alors, elle avait mis ce qu’elle avait trouvé.
Le motif de la dispute, deux gâteaux au chocolat pour trois enfants. Bien sûr, il y avait des tartines en nombre suffisantes de la confiture, etc. Oui mais deux gâteaux … ne jamais mettre trois enfants devant deux gâteaux ! Voilà une leçon que je retiendrais, se dit Joseph. Les deux plus grands s’arrachaient par alternance les gâteaux des mains tandis que le petit essayait de les attraper.

– «  Maman a dit que comme j’étais le plus grand c’est moi qui décidait. »

Et voilà ! Corann essaye de prendre le dessus, mais c’était sans compter avec le plus petit !

– « Oui mais c’est moi le plus petit vous devez prendre soin de moi ! Et puis maman a toujours dis que j’étais le plus beau. »

Les deux grands restèrent scotchés à la dernière remarque. Ce fut le rire de Joseph qui les décoinça.

– « Donnez-moi les gâteaux, je vais les séparer en trois. »

Pendant que les enfants bâfraient, Joseph décida qu’il allait d’abord aller visiter la maison que sa mère leur avait laissée. Restait le problème des enfants, les prendre avec lui, les laisser ici ou à Anne ? Il ne pensait pas qu’il puisse y avoir de danger dans cette maison, pendant qu’il réfléchissait sa main triturait la clé que lui avait remise le maire. Sans qu’il ait à leur demander quoi que ce soit les enfants débarrassèrent la table de leur propre initiative se battant presque entre eux pour avoir quelque chose à emporter à l’évier. Il regarda le petit tenir religieusement les petites cuillères qu’il avait rassemblées.

– « Les enfants, nous allons descendre à la maison que maman nous a laissée. »

Ils repartirent donc au travers des ruelles vers le Vil. Ils entendaient encore quelques éclats de la fête qui semblait encore se poursuivre malgré le manque d’invités.

– « Pas étonnant avec les énergumènes qui restaient encore ! »

La maison se situait un peu à l’écart du village, un petit bout de chemin à faire, et Joseph décida de prendre Fingen sur ses épaules.
Le petit garçon jouait avec ses cheveux tandis que les deux grands courraient devant en s’aventurant dans tous les petits « ribbin » « sentiers », à la recherche d’un secret, d’un château oublié ? Joseph se rappela qu’il faisait la même chose à leur âge.
La maison était en granit gris, les volets étaient bien fermés, le toit était légèrement voilé sous le poids de l’âge, mais la couverture aux ardoises moussues était encore en bon état. Joseph avait eu peur de la trouver plus délabrée, il est vrai qu’il ne l’avait jamais vraiment regardée avant.
Le large portail de bois était entrebâillé.

– « Attendez-moi là, les garçons, je vais juste jeter un coup d’œil ! »

Joseph fit le tour de la maison. Il allait rejoindre le perron lorsque, à l’une des fenêtres de l’étage de l’aile sud, il vit se pencher une silhouette aux longs cheveux bouclés. Saisi par cette soudaine apparition, il se cacha derrière une haie de fusains pour mieux la regarder. C’était une toute jeune fille, presque une enfant qui, là, penchée contre le fin balustre, scrutait un ciel s’épaississant avec le soir.

Une brume automnale et légère montait du sol, Joseph frissonna.

« La légende de l’île »

 Il grimaça en sentant quelque chose lui lacérer la cuisse.

– « Qu’est-ce que tu as vu encore ! »

C’était Miaou accroché à ses basques qui n’en finissait plus de miauler. Effectivement, « monsieur pattes en rond », intrigué par cette meute rugissante, avait suivi son maître. Une ombre se glissa entre deux fusains, sa mère.

– «  Je ne peux t’apparaître pour t’aider que lorsque tu entres dans la vérité. »
– « Quelle vérité ? »
– « Celle de la légende de l’île. »
– « Une légende n’est pas une vérité, madame ! »
– « Va savoir, mon fils, va savoir… »
– «  Que dois-je faire ? »
– « Ce que tu penseras bien, » dit l’ombre en s’évaporant.
– « Attendez, facile à dire, faut-il comprendre que Corann ne doive pas rencontrer cette jeune personne ou qu’au contraire, il faille qu’ils se retrouvent comme l’exprime le livre ! Revenez madame ! »

Miaou, à ses pieds, mordillait tranquillement une brindille avec son flegme ordinaire signe que l’esprit s’était vraiment envolé.
Il serait prétentieux de penser que les chats du Finistère aient un don particulier pour flairer les fantômes, mais peut-être était-ce la proximité, voire l’étendue, des monts d’Arrée qui donnait aux félidés bretons cette particularité.

Joseph ne s’attarda pas dans le jardin et décida de retourner dans sa maison avec ses frères. Ce serait seul et plus tard qu’il y reviendrait. La nuit était tombée depuis longtemps, les enfants étaient couchés à l’exception de Corann, frustré de le pas avoir pu visiter la maison du bout, car il avait aperçu aussi la jeune fille par la fenêtre.

Joseph était à son bureau et écrivait tout en repensant à cette vision féérique de l’après-midi dans la maison du Vil. Mon dieu qu’elle était belle cette jeune fille !

Corann se dirigea vers la porte de la maison de Joseph, l’ouvrit doucement, voulant ne pas l’alerter de cette sortie nocturne. La nuit était opaque, il lui aurait fallu une torche afin d’éclairer son chemin, mais le phare de ses rayons assurait suffisamment de visibilité. Il fit le trajet comme étranger à lui-même, s’étonnant déjà de se retrouver face à la veille maison.

– « Que faire, frapper ? Entrer comme s’il n’y avait personne en faisant semblant d’être étonné par la présence de cette jeune femme ? »

Il détailla ce qu’il put encore de la façade de la maison dans l’obscurité. Espérant, ne sachant quoi, quelque chose qui décida à sa place. Mais, aucun signe n’apparut ! Il y avait bien un peu de lumière filtrant du volet du rez-de-chaussée, cette lumière qui l’attirait comme le phare sur la mer déchaînée.
Il frappa à la porte, un bruit provenant de l’intérieur lui indiqua qu’on l’avait entendu. La porte s’ouvrit lentement, doucement.
Tout ce passa si lentement ! Ce visage, ces yeux, ce sourire naissant, ce regard. Ah ce regard…

Une boule dans la gorge, avec cette honte que porte ce filet de voix qui mue. Elle ne dit pas un mot se contentant de lui sourire.

– « Ne te fais pas d’idée, elle sourit certainement à tout le monde ainsi. » Pensa-t-il !
-« Bonjour, je m’appelle Corann et cette maison est le legs de ma mère, pourriez-vous me dire qui vous êtes ? »

Elle semblait le détailler également, ne disant rien.
Il se sentait mal à l’aise sous son regard, il se sentait tellement imparfait face à de si profonds yeux noirs.

– « Entrez, Corann, nous avons tellement de chose à nous dire. »

Il la suivit ne pouvant s’empêcher de contempler cette démarche légère. Le couloir était peu éclairé, il vit cependant accroché sur les murs ici et là quelques tableaux, au paysage que la pénombre rendait flous. Il avait l’impression de n’être entourés que de grisaille et de paysage d’eaux fortes, une ambiance qui mettait encore plus en évidence, la fracture lumineuse ouverte dans le mur.

Et c’est en suivant cette féerie nimbée de lumière, en suivant la silhouette imposante de grâce, ce dos gracile balayé par le délicat balancement de ses longs cheveux que Corann déboucha dans la pièce. Il pénétra dans un intérieur chaud aux couleurs douces et chaudes, le ton prédominant était d’un jaune légèrement camphré. Voilà donc l’antre d’un monstre de douceur, le nid d’un ange. Il se sentit encore plus gauche, mais fit un effort sur.

– «  Asseyez-vous Corann, je vous écoute. Posez les questions qui vous taraudent, je répondrai à toutes vos demandes. »

Il s’assied sur le bord d’un divan, la jeune femme s’asseyant à son tour et lui faisant face.

– « J’aurais dû attendre avant de m’assoir qu’elle se soit installée. N’importe quoi ! Enfin, faut pas que j’en fasse de trop non plus, sinon elle va me prendre pour le premier dragueur venu. »

Les mots étaient là et se bousculaient en rangs serrés à la sortie de son cœur, mais il parla avec sa raison. Essayant de prendre une contenance qui siérait avec la situation actuelle, il se forçat à avoir un regard plus dur qu’il n’aurait voulu et son ton était presque cassant, agressif !

– «  Qui êtes-vous ? »

Elle le regarda légèrement surprise par le ton employé, puis le sourire remonta aux coins de ses lèvres.

– « Je m’appelle Enora. Mon histoire va vous sembler assez étrange, j’imagine, mais je n’en sais pas plus. Je me suis réveillée il y a quelques jours dans une forêt proche d’ici, sur le continent. Ne m’en demandez pas le nom je ne sais pas. Je ne me rappelle de rien, et n’ayant aucune idée de ce à quoi j’aurais pu me rappeler. J’ai accepté comme une vérité le discours que m’a tenue une femme qui se trouvait près de moi. Elle a pris soin de moi, m’a recueillie et m’a installée ici. Ainsi c’est même elle qui m’a dit mon prénom, un prénom qui a d’ailleurs éveillé en moi la certitude que c’était bien le mien. Elle m’a dit de rester ici, que bientôt quelqu’un viendrait, un homme qui détenait toutes les explications. »

– «  Eh bien je ne détiens rien du tout et je n’y comprends rien ! Je ne sais pas qui vous êtes, je ne sais pas d’où vous venez, je ne sais rien, rien et de moins en moins depuis vingt-quatre heures. »

Elle le regardait avec de grands yeux tranquilles.
Un élan de son cœur voulut le pousser à la prendre dans ses bras.
Ils étaient comme deux orphelins qui se cherchent, l’un de mère l’autre de mémoire, mais tous les deux aussi perdus et en manque de repères. Elle dut percevoir cette fêlure de tendresse dans son regard, car son sourire s’agrandit encore tandis que ses yeux se mirent à scintiller.

– « Pourriez-vous me détailler cette femme qui vous a recueillie, s’il vous plait. »

Le portrait qu’elle en traça ressemblait bien comme il s’y attendait, à celui de sa mère.

Alors que Joseph, perdu dans ses pensées, écrivait dans le cerne pâle laissé par une lampe de cuivre, le clocher de l’église sonna onze coups faisant vibrer les vitres du bureau. A son tour il décida aussi de sortir et de retourner à la maison du Vil. Qui était la toute jeune fille penchée à cette fenêtre ? Il descendit avec précaution le vieil escalier en colimaçon; devina derrière les ombres des présentoirs des enfants qu’il pensa endormis et sortit doucement.

Le bourg à cette heure tardive était désert. L’on n’entendait que l’aboiement lointain d’un chien, parfois, ou le hululement d’un oiseau de nuit. Joseph pressa le pas. Une brume insidieuse et mouillée montait de la chaussée. Il frissonna. Rendu enfin sur le perron de la maison du bout, il perçut avant d’y entrer quelques éclats de voix. Il était déjà vingt-trois heures onze, la vingt-quatrième heure était bien entamée.

Qui parlait ? Joseph reconnut la voix de Corann et une autre voix qui ressemblait à celle de l’homme de la veille, dans l’église, une voix si grave et profonde. Mais le timbre de voix claire l’accompagnant était-il celui d’Enora ? La jeune personne de la légende ? Que dois-je faire ? pensa-t-il. Faut-il que le temps inlassablement se répète ?

Ce fut Miaou qui, d’une patte, poussa la porte entrouverte.

– « .T’es encore là, toi ! »

Le chat entra et Joseph le suivit.

Ils parcoururent le long et sombre couloir au fond duquel des lumières vacillantes semblaient indiquer qu’une pièce était éclairée de quelques candélabres. Les éclats de voix s’amplifièrent, un ton se voulait menaçant et avant d’apercevoir âme qui vive, Joseph comprit que l’homme qui parlait ainsi était bien celui qu’il avait croisé quelques heures auparavant.

Joseph se cacha dans une encoignure et regarda dans la pièce. L’homme au chapeau tenait un discours qui affirmait :

– « Enora, m’appartient. Ce n’est pas un jeune blanc bec qui me fera concurrence » hurla-t-il à l’encontre de Corann. « Personne n’échappe à son destin ! Elle sera mienne coûte que coûte ».

La mère de Joseph le savait bien ! La légende de l’île est en marche !

– « Quand minuit aura sonné Enora redeviendra Roane et je posséderai en la possédant la puissance druidique… »
– « Il est cinglé celui-là ! » Se dit Joseph.

Joseph bondit, saisit un cierge et enflamma le manteau de l’homme.

– « Sauvez-vous les enfants, sauvez-vous ! Allez à l’église, vite ! »

Ils s’enfuirent. A mi-chemin Corann se retourna.

-« La maison va brûler ! Joseph, Joseph !! Viens… »

Ils coururent chez Ewen. Haletants, ils secouèrent avec force la porte du fournil.

– « Au feu, Ewen, au feu !! »
– « Qu’est-ce qui se passe, les enfants ?
– « Joseph est en danger dans la maison du Vil; il y a le feu ! »
– « Ma Doué ! Allez à l’église les enfants. Corann, monte au clocher et sonne à toutes volées ! »

Il était onze heures trente-huit quand tous les habitants de l’île se retrouvèrent devant l’église. Tous, sauf Nicolas Floch, le maire du village.

Dans la maison du bout, Joseph et l’homme à la cape avaient roulé à terre. Joseph mu par une violence soudaine dont il ne se pensait pas capable avait plaqué l’étranger au sol, éteignant par ce fait l’embrasement de sa cape.

– « Jamais vous ne pourrez me vaincre ! »

Ses yeux s’allumèrent et Joseph resta figé par l’intensité de ce regard et soudain il comprit…

– « Vous ! »
– « Qu’est-ce que tu croyais… Rien n’arrête la puissance druidique ! »
– « Vous êtes malade ! »

Et Joseph le maintint plaqué au sol encore plus fermement.
Dans l’instant, ce fut un véritable branle-bas de combat dans l’île. Une moitié des habitants partirent à la maison du Vil, tandis que les autres se rendirent dans l’église sur les ordres d’Ewen. Les deux jeunes gens, Corann et Enora étaient devant l’autel après avoir sonné le rappel des foules comme aux temps sombres, quelque demi-siècle plus tôt.

– « Faisons la paix Corann. » Lui déclara Enora. Après, ce sera trop tard. »
– « Pourquoi? »
– « Parce que … »

Le glas se fit entendre de ses sonorités graves ! Le fracas de la cloche côté nord se faisait si présent que les parois de la nef semblaient elles-mêmes être percutées directement par la cloche. La froideur du lieu en était décuplée par ces sonorités de glas. Ewen et les autres participants se courbèrent, les mains sur les oreilles tandis que leur haleine laissait s’échapper un voile opaque de buée gris et glacé.

Devant l’autel, Enora et Corann eux n’avaient pas bougé, se tenant toujours par les mains et semblant totalement séparés du climat d’angoisse ambiant. Corann se voyait dans les yeux d’Enora, une Enora qui lui souriait, mais ne lui avait toujours pas répondu.

Dans la maison du Vil, Joseph sentait mollir son adversaire sous lui. Son regard se voilait de plus en plus de panique, tandis que n’essayant plus de le combattre il semblait vouloir échapper à l’étreinte de Joseph. Décontenancé face à sa fébrilité, l’homme se mit tout à coup à hurler de douleur et à se tortiller de tous les côtés, puis d’une traction se sortit de dessous un Joseph éberlué, qui regarda d’un air interdit l’homme courir vers la porte, son long manteau rougeoyant encore de ce feu où il avait été trainé. La porte d’entrée battit contre le mur.

Lorsque Joseph reprit, ses esprits, il se lança à sa poursuite.
Le froid le saisit dans sa lumière lugubre, il n’avait jamais vu un paysage sous un ciel si moribond. Plus loin s’étendait la route comme un fleuve de profondeur glacé. Debout dans l’entrebâillement de la porte il hésita un moment, puis se jeta en prenant une grande respiration, la bouche pincée et l’œil têtu. Il entendait au loin les pas de l’homme qui se dirigeait vers le bourg, puis des éclats de voix furieux de personnes qu’il bousculait.

Dans l’église Enora porta la main au front de l’adolescent et lui caressa les cheveux.
– « Faisons la paix Corann, ne soit pas triste, je sais que depuis le début tu croyais être la réincarnation de ce Corann, de mon soupirant des temps anciens. »
– « Enora ?? »

Le regard empli de douceur et de compassion, Enora l’attira contre elle.

– « Je retrouve peu à peu la mémoire Corann, dans ce lieu qui fut de tout temps le mien. Cet homme que j’ai toujours aimé, et qui m’a aimé jusqu’à me poursuivre à travers le temps, c’est ton frère Joseph, la réincarnation du Corann de la légende.
Ta mère enceinte de son premier enfant a commis une erreur ! Dans le NEMETON (sanctuaire druidique) où elle était venue demander conseil, son oreille n’a pas su distinguer, du souffle de la terre à la lumière du ciel, qui disait la vérité ! Elle s’est laissée envouter par une exhalaison fétide crevant le sol, et déboussolée, fragilisée par son corps portant la vie, a cru entendre que son deuxième fils devait s’appeler Corann, (comme celui de la légende !)

Elle quitta l’île à la naissance de Joseph dont elle dû se séparer. Plusieurs années plus tard, alors qu’elle communiait à nouveau dans l’enceinte lumineuse de cette église sans dalle et sans plafond, elle a compris son erreur, et quinze après, revint sur l’île, son amour, le père de Joseph ayant disparu. Elle était accompagnée par le notable de l’île, Nicolas Floch, à qui elle était promise et qui avait fini par la marier ! »
– « Pourquoi Enora ??? »
– « Parce qu’elle voulut suivre son destin. Elle pensait que ton père était ce destin… »
– « Je n’ai jamais connu mon père ! »
– « Nicolas Le Folch. »
– «  Lui ? »
– « Oui ! Mais le Corann de la légende de l’île était bien le géniteur de Joseph ! »
– « Pourquoi ? »
– « Je suis la réincarnation de Roane, tout en portant le nom d’Enora! J’ai traversé le temps comme on remonte une rivière. Et j’ai retrouvé la source de la légende !»
– « Oui, pour retrouver Joseph ! »

Vers le parvis de la vieille église, deux hommes se poursuivaient.

– « Laissez-le, laissez-le passer ! » criait Joseph aux îliens hostiles qui d’un seul geste auraient pu l’arrêter.

Lorsque les deux hommes entrèrent dans la nef, le brouillard d’un seul coup se dissipa et la lune, pleine, baigna le lieu d’une étrange pâleur. Il allait bientôt être minuit… L’homme s’arrêta sur le seuil et regarda d’un air halluciné la nef, marquant une pause avant que d’y pénétrer d’une démarche mécanique. Il marmonnait entre ses lèvres à peine disjointes des phrases qui semblaient sans suite.

Les douze coups de minuit sonnèrent à toutes volées, les deux cloches s’activant depuis 400 ans ! Enora se mit à pleurer, l’homme s’approcha encore et s’adressa directement à Enora ses yeux semblaient larmoyants

– « Enora, Enora je t’en supplie, tu sais ce qui va se passer, aide moi, pas encore… »

Enora ne lui répondit pas. Ses lèvres frémissantes semblaient prêtes à crier. Joseph à ce moment, pénétra dans l’église et voulut agripper l’homme, mais celui-ci comme dans un geste fou saisi une chaise et lui abattit sur le crane. Joseph s’abattit alors au sol semblant sans connaissance. Le jeune Corann, alors courut et saisissant un lourd crucifix frappa l’homme qui n’esquissa pas le moindre geste de défense, le regardant simplement avec un regard remplis de tristesse et de fatalité.
Dans sa peur, il lui assainit un deuxième coup sans entendre le cri déchirant dans l’église, un cri venant du fond du ventre d’Enora.

– « NON !!! »

Corann, lâcha le crucifix et alla poser son oreille sur la poitrine de Joseph. Rassuré, son visage commençait à rosir et la bouche grimaçante, il se releva, pour apercevoir Enora penchée et pleurant à chaude larmes sur ce qui restait de l’homme.

– «  Enora laisse le, il ne mérite aucune pitié, ni aucune aide, après ce qu’il voulait te faire subir, laisse le, il peut être encore dangereux. »          – « Non laisse le, » lui dit-elle, « il est mort. »
– «  Comment le sais-tu ? Tu ne l’as pas examiné, je vais le faire. »

Se penchant sur l’homme, il releva la manche de son sa chemise pour lui prendre le pouls. Non, elle avait raison il était mort, en repoussant son bras une gourmette brilla à la lumière des cierges.
Un prénom, uniquement un prénom brillait : CORANN

Miaou s’approcha de Joseph et lui lécha tranquillement la joue jusqu’à ce que le jeune homme reprenne conscience. Le maire qui venait d’entrer recouvrit d’un dais de velours arraché au confessionnal le corps de l’inconnu de minuit.

– « Vous ! » s’écria Enora. Mais qui êtes-vous alors ? »
– « C’est le mari de notre mère, soupira Joseph ! Il a emprisonné mon père pour rompre le charme qui existait entre l’homme à la cape, mon père, et ma mère. Mon père en mourut il y a trois semaines, quand notre mère mourut en couche ! Et maintenant, selon la légende, ma mère Roane et mon père Conan peuvent s’aimer pour l’éternité »
– « Ton père est mort, il y a longtemps. Joseph, tu dérailles ! » Répondit Ewen en le secouant. « Allons, voyons ! »
– «  Il a raison », continua Le maire, « Nicolas le Floch, c’était bien son père ! »
– « Pourquoi  – c’était – ? »
Le maire souleva le dais et seul un petit tas de cendre attestait qu’un corps avait été là.
-« Il a enfin rejoint son amour au royaume des anges ! La légende de l’île vient de prendre fin … Ah, mes enfants ! »
-«  Mais … émit Joseph. »
– «  Oui, je suis leur père mais pas le tien ! »
– « Et moi ? » Demanda Enora.
– « Toi, tu deviendras ma fille adoptive, mais tu n’es pas la sœur de Joseph ! »

Miaou, «  les pattes en rond » sur un Prie-Dieu, se lissait les moustaches en se demandant si sa filiation était aussi compliquée que celle-là.

Il était minuit bien passé et les cloches de l’île, ne sonnèrent plus jamais les douze coups de minuit ensemble ! Le lendemain fut une journée habituelle et l’on put voir derrière l’église, vers midi, Joseph et Enora.

Ils s’embrassaient !

 ZAZA – Le 1ER décembre 2015

Auteur : ZAZA-RAMBETTE

Une bête à corne née un 13 AVRIL 1952 Maman et Mère-Grand...! Vous trouverez ici : humour de bon matin, sagas historiques sur ma Bretagne, des contes et légendes, des nouvelles et poèmes, de très belles photographies de paysages et d’animaux, de la musique (une petite préférence pour la musique celte), des articles culturels, et de temps en temps quelques coups de gueules...! Tous droits réservés ©

27 réflexions sur « La légende de l’île … !!! 2/2 »

  1. Bonjour Zaza .
    Comme tous les matin il fait froid , mais nous avons des belles journées et j’espère que chez toi aussi il fait beau .
    En attendant , c’est toujours ça de pris .
    J’ai peur de la neige , surtout que je dois aller à Grenoble chercher ma Maman pour les fêtes et passer le Col du Lautaret si il neige , je n’aime pas du tout .
    Je te souhaite une bonne journée .
    Bisous de nous deux .

  2. Ah enfin voilà que malgré les turpitudes Joseph et sa belle vont enfin pouvoir s’aimer. Ma foi c’est bien emmené et il faut attendre la fin du conte pour vraiment se voir se dénouer toute l’histoire.

    Tu es empreint par ces légendes et tu as très bien su nous conter celle-là.

    Merci et belle journée et fin de semaine

    Bisous

    EvaJoe

  3. ..j’en ai lu une partie et la suite, ce sera pour plus tard…pour en connaître la fin. « Z’hom m’appelle pour le repas du soir..
    Bisous de Mireille du Sablon

  4. C’est un peu compliqué à suivre cette histoire ;mais finalement l’amour triomphe toujours Le pauvre Joseph,il a eu de la chance de ne pas devenir fou avec tous ces rebondissements ! Bisous

  5. Bonsoir dans ma nuit Zaza ! Un très beau conte mais un peu long pour lire sur l’écran çà me fait mal aux yeux, mais j’ai réussi ouf ! Bravo à toi ! bisous bon WE à lundi !

  6. ah Zaza ru aime raconter des légendes
    et sur l’ ile il doit y en avoir beaucoup
    merci pour celle ci longue mais très intéressante
    du soleil qui à percé la brume et bien au dessus de 10 degrés déjà
    j aurais aimé un hiver mais nous sommes gâtés c ‘est vrai
    bises
    kénavo

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