Rêve écologique ! … !!!

– « J’ai vu l’ours, je vous le dis et le répète.

J’ai vu un ours brun comme je vous vois, avec son énorme tête, ses petits yeux, sa large gueule, ses grandes dents, ses grosses pattes munies de grosses griffes. Où l’ai-je vu ? Tout simplement dans la forêt de Teillay, dans ma campagne bretonne ! »

– « Que dites-vous ? Un ours en forêt de  Teillay ? Sur la départementale qui mène à Châteaubriant… Pourquoi pas une baleine bleue ou un éléphant rose ?
N’auriez-vous pas un peu forcé sur le chouchen ? »
– « Mais pas du tout ! Le mieux est que je vous narre en détail cette rencontre que je ne suis pas prête d’oublier…. »


… En cette belle journée d’automne, j’avais décidé de passer une grande journée dans cette forêt que je connais bien et que j’aime beaucoup, pour flâner et ramasser des champignons, accompagné par mon chien Farouk.

La récolte fut bonne, les deux paniers bien remplis et vers midi je m’assieds en bordure d’une grande clairière pour faire honneur au casse-croute préparé au petit matin. Les champignons, il faut toujours les cueillir à la fraîche !
Casse-croute copieux, et de bonne qualité, que je fais descendre avec une bonne bolée de cidre.
Je m’adosse à un arbre et mon regard scrute l’ensemble de la clairière : de grands arbres, un ciel bien bleu et face à moi une grosse souche. Je ferme les yeux et me laisse envahir par une douce torpeur. Farouk lui aussi est repu. Ne me quittant jamais d’une semelle, il fit comme sa maîtresse, un petit somme…
Tout à coup je ressens quelque chose d’inhabituel : devant moi la grosse souche s’anime, change de forme et apparaît un grand ours brun.

Dressé sur ses pattes arrières, il fait largement deux mètres de haut. Il inspecte la clairière du regard, gueule ouverte, puis se laisse retomber et trottine vers moi d’un pas lourd. Curieusement je ne ressens aucune frayeur, ni même aucune surprise. Tout cela me semble parfaitement naturel.
L’ours me regarde de près, me renifle, renifle les paniers, et me dit :
– « Bonjour. Belle récolte, tu n’as pas perdu ton temps. »
– « Bonjour. » Lui répondis-je. « Il fait beau aujourd’hui. Un beau temps d’automne. Je ne t’avais jamais rencontré jusqu’à ce jour, bien que je promène souvent dans cette forêt. J’ignorais même ton existence. Pourquoi es-tu venu à ma rencontre aujourd’hui ? »
– « Je t’ai vu effectivement passer assez souvent accompagné de ton chien. Je ne voulais pas d’importuner. Je pense que le jour est venu pour que nous fassions enfin connaissance. Mais toi tu as le ventre plein, ce qui n’est pas mon cas. Permet moi de prendre un petit en-cas. »
D’un coup de patte, il renverse l’un de mes paniers, et dévore tous mes beaux champignons.

– « Délicieux ces champignons. Tu m’as épargné la peine de les chercher moi-même. Je t’en remercie.
Mais passons aux choses sérieuses. Pour un être humain, tu t’es bien comporté. Tu n’as pas pris la fuite, tu n’as même pas cherché à grimper dans un arbre, et tu as bien fait ! Je cours plus vite que toi, et je grimpe beaucoup mieux aux arbres. La dernière fois où j’ai croisé un être humain, il a pris la fuite et a péri d’une crise cardiaque, complètement terrorisé. »
– « Je n’ai pas grand mérite à être restée calme. Primo j’ai passé lâge de courir et de grimper aux arbres, secondo, j’ai senti émaner de toi une grande paix et beaucoup d’harmonie. Mais je m’interroge tout de même ! Qui es-tu, un être réel, une apparence, une illusion ? »
– « Tends la main, palpe ma fourrure, écoute mon souffle rauque, regarde-moi bien. Je suis bien réel, un esprit certes, mais avec le pouvoir d’incarner la vie. Je suis l’esprit de l’ours que les vieux sages savaient évoquer.

Les conceptions religieuses, puis matérialistes de ton pays ont rompu les liens. Mais des chamanes d’autres contrées sauraient les retrouver. Toi-même tu dois être un peu chamane sans le savoir, puisque que j’ai senti que nous pourrions communiquer.
– « C’est un grand bonheur pour moi de pouvoir discuter avec un esprit des temps anciens. Mais il n’y a plus d’ours dans cette forêt depuis des millénaires. Comment as-tu pu survivre ainsi ? »
– « J’ai survécu, difficilement certes, mais je suis là et tu me vois. Il est vrai que tes ancêtres m’ont traqué, chassé, tué, dans tous mes repères… Au XXI ème siècle, je survis, pour que mes congénères soient réintroduits en France, (dans les Pyrénées particulier), mais aussi ailleurs. Mon existence est bien contestée, voire menacée. Heureusement des cousins proches sont encore présents en Slovénie, au pays de Goutsoul* et en Europe de l’Est. Je ne parle pas bien sur des ours polaires, des grizzlis, ou de certains ours asiatiques, tous différents de l’ours brun. Comme tu le sais des ours slovènes sont d’ailleurs importés pour repeupler les Pyrénées, et s’entendent fort bien avec les ours de ton pays. »
– « Je ne vois pas très bien où tu veux en venir… »
– « C’est facile à deviner. As-tu seulement une conscience écologique ? Souhaites-tu lutter contre la disparition d’espèces animales ou végétales menacées par l’homme et par le bouleversement climatique ??? »
– « Je suis certes partisane de conserver au mieux la biodiversité de la planète, mais tu ne vas tout de même pas me demander de faire revenir des ours bruns dans la forêt de Teillay, qui se trouve partagée entre l’Ille & Vilaine et la Loire Atlantique. De cette région, ils ont disparu depuis des millénaires ! »
– « Et pourquoi pas ? Ce serait beaucoup plus facile que de reconstituer une espèce disparue, comme cela a été fait avec les aurochs. Vous avez, en Europe, un échantillon de notre famille tout disponible. »
– « Mais as-tu pensé à l’impact sur les populations humaines de ces départements ?
L’un des grands arguments des pyrénéens est l’impact de l’ours sur l’élevage des moutons… Ici, il reste très peu de moutons, par contre nous élevons des bovins et des chevaux, nous cultivons des céréales. L’ours n’a aucun impact sur le blé, le maïs ou le sarrasin, par contre sur les bêtes… !
Les populations locales seraient horrifiées et terrorisées à l’idée que de grands fauves vivent à leurs portes. Il y aurait des émeutes ! »
– « Nous classer dans les grands fauves peut se comprendre mais demeure contestable. L’ours polaire est assurément un fauve, exclusivement carnassier, dangereux pour l’homme. Mais tu sais très bien que nous, les ours bruns, sommes naturellement prudents et craintifs. Aussi craintifs que ton chien qui a décampé comme un froussard !
Nous cherchons à éviter l’homme. Les accidents qui surviennent parfois dans les Carpates, sont occasionnés par des femelles qui veulent protéger leurs petits, et qui sont effectivement agressives ! »

– « Donc vous êtes des carnassiers ! »
– « Pas du tout, nous sommes des omnivores, et nous adaptons notre régime aux saisons et à la région : végétaux herbacés, racines, fruits charnus (myrtilles, bourdaines, framboises), au début de l’automne fruits secs (glands, faines, châtaignes, noix et noisettes…). Cela nous arrive aussi de manger de la viande ; elle pèse très peu dans l’alimentation protéinique de l’ours brun. 80% de sa nourriture est essentiellement d’aliments d’origine végétale et les protéines, composées de poisson, d’insectes et d’un peu de viande, comptent pour 20% de sa nutrition. Il est vrai que nous avons un appétit robuste : 10 à 20 kg de nourriture par jour. Tiens à ce propos donne-moi donc ce deuxième panier. Hum, comme je le pensais il est aussi bon que le premier. »
– « Mais comment vous procurez vous votre viande ? »
– « Par la chasse des animaux sauvages, mais comme nous sommes de médiocres chasseurs, nous nous rabattons sur des charognes. Mais il faut bien le reconnaître, nous savourons aussi les animaux élevés par les humains. Vous ne risquez rien en Bretagne : vos vaches sont rentrées en stabulation, c’est d’ailleurs pour cela qu’elles n’ont plus de cornes et les chevaux sont cantonnés dans des haras, faciles à protéger. Vous pourriez laisser des carcasses de gros gibiers tirés lors de vos chasses à courre, ou faire des dépôts de viande dans la forêt. »
– « Tu crois vraiment que nos villageois accepteraient cette introduction de l’ours brun en Bretagne ? »
– « Il faudrait, sans doute, un certain effort pédagogique auprès des populations. Mais cet enrichissement de votre faune serait accepté avec enthousiasme par les écologistes. Il serait imposé par Paris qui clamerait : « C’est l’Europe qui l’exige », tout pour comme les ours slovènes dans les Pyrénées, et la population n’y pourrait rien. Pense aussi à l’apport touristique pour ta région : des ours bruns en liberté aussi près de Rennes et de Nantes ! Quel renouveau écologique ! Et je ne parle pas des autres animaux comme les loups ou les aurochs, mais ceci n’est pas de mon ressort. Il y a vraiment un gros travail pour faire revivre la riche faune du passé. Le point important est que des écologistes comme toi fassent un peu de prosélytisme pour cette noble cause de la richesse du patrimoine naturel. Une grande et belle cause, qui devrait séduire tous nos énarques. Il faut semer la graine, la moisson se récoltera ensuite, n’est-ce pas ! »
– « Ton discours me semble cohérent. Je crains malheureusement de ne pas pouvoir faire grand-chose pour ta cause. Je ne suis qu’une petite retraitée. »
– « Tu feras de ton mieux. Il faudra sans doute que je me manifeste encore pour communiquer avec beaucoup d’autres humains. Mais commence déjà avec ta famille et tes amis. Maintenant je dois te quitter. Je ne sais, si je te reverrai. Au revoir ou adieu. »

L’ours se retourne et disparaît. J’entends aboyer : c’est Farouk qui revient ! Il me lèche le visage. Je sursaute, je regarde autour de moi. La clairière est calme, sans trace inhabituelle, la souche est toujours là, face à moi. Farouk me regarde et jappe. Il est temps de rentrer. J’ai certainement rêvé, un beau rêve, plein de richesse. Je suis maintenant sortie de ma torpeur !
Mais curieusement les fougères autour de la souche sont piétinées. Je n’y suis pourtant pas passée. Je sursaute aussi, quand je regarde mes paniers : ils sont vides. Ils étaient pourtant bien remplis, avant mon petit somme ! Aucune trace de mes champignons. Tout me repasse dans la tête. J’ai vu l’ours, je l’ai touché, j’ai senti son odeur, il m’a parlé.
C’est lui qui a mangé mes champignons. Que penser, que raconter quand je rentrerai ?

Ai-je rêvé, suis-je investie d’une mission ?

Oui ! Même si ce n’était qu’un rêve, je me sens investi d’une noble mission écologique : Je dois militer pour le retour de l’ours dans la forêt de Teillay !

L’ours m’a fait confiance en se montrant à moi, je dois me montrer digne de cette confiance.

*Goutsoul = Situé dans les Carpates

Auteur : ZAZA-RAMBETTE

Une bête à corne née un 13 AVRIL 1952 Maman et Mère-Grand...! Vous trouverez ici : humour de bon matin, sagas historiques sur ma Bretagne, des contes et légendes, des nouvelles et poèmes, de très belles photographies de paysages et d’animaux, de la musique (une petite préférence pour la musique celte), des articles culturels, et de temps en temps quelques coups de gueules...! Tous droits réservés ©

33 réflexions sur « Rêve écologique ! … !!! »

  1. Ah… pour ou contre dans certaines contrées… remarque chaque animal a aussi droit à sa place au soleil dans ce bas monde, mais l’homme aime en rester seigneur et maître… une cohabitation difficile avec certaines espèces, mais bonne chance tout de même, bises

  2. Ah ma Zaza! Ton texte superbe résonne très fort en moi …
    Par les mots, par l’énergie de l’écriture et ce qu’on appelle « rêve », on fait passer bien des messages susceptibles de se concrétiser en actes profitables à tous.
    L’ours est un être fascinant, esprit chamanique du Grand Nord, seigneur du Souffle qui veille sur la Vie et auquel j’ai consacré un écrit que je n’ai pas encore publié, c’est comme pour le Chien lol… Je mets le temps…
    J’ai été happée par ce que tu as écrit, c’est remarquable et magnifique! Et tu as un million de fois raison de faire passer ce message… Il sera entendu par bien des gens, j’y crois!
    Ceux qui feront la sourde oreille ne comprennent pas que la Nature ne se résume pas à l’être humain, nous ne sommes pas le centre du monde…
    Merci pour tes mots, c’est un plaisir de les lire et de réfléchir en savourant leur substantifique moelle!
    Gros bisous et plein de belles pensées
    Cendrine

  3. …te voici investie d’une mission écologique..tu as déjà ma voix!
    Quel récit savoureux comme tu sais si bien en faire!
    Bises du jour
    Mireille du sablon

  4. Pas la peine de venir dans le Pyrénées je vois que tu fais des rencontres impressionnantes dans ta forêt Zaza ! Dommage pour la fricassée de champignons !
    Bisous +++++

  5. Dire qu’au début de la lecture j’y ai cru que tu avais vu un ours toi alors, eh oui le pauvre a du mal à faire
    l’unanimité et pourtant j espère que ton message sera comprit bonne semaine ma douce big bisous

  6. Belle racontade comme dirait Ondine. Pour que nous revivions en paix avec la nature il nous faudrait changer notre mentalité notre vision de la vie. Accepter que nous ne sommes pas le centre du monde.
    Merci de ce beau conte philosophique. J’ai beaucoup aimé.
    Bisous

  7. Il en sait des choses, cet ours :) ! Quel profiteur, il a attendu que tu lui remplisses un panier ! Et moi je crois qu’une bonne conteuse comme toi ne peut être que chamane quelque part. Maintenant, pour la mission, je ne suis pas sûre de l’issue heureuse, Zaza. Pourtant, un ours dans une forêt, ce serait sa place en effet. Gros bisous.

  8. chaque espèce a droit à la vie . mais nous sommes passés de 20 à 67 millions d’habitants , il y a des hommes et des troupeaux partout et chaque face à face avec un ours, un loup ou un lynx est synonyme de danger ! alors, que faire ? chris

  9. Excellent Zaza ,te voilà investie d’une sacrée mission . Il va falloir persuader une certaine réticence mais l’ours jouit d’un statut plus favorable que le loup même si dans les Pyrénées il est encore bien décrié .
    Bonne journée
    Bisous

  10. Bonjour Zaza,
    jolie texte , qui résonne dans la tête et nous remonte à 400000 ans ou l’ours et l’homme était frère et cohabitaient période de Arctodus et Ursus spelaeus de beaux spécimens
    bonne fin de journée
    Amitiés

  11. Tu es incroyable… mais je ne vais pas militer pour le retour de l’ours en Bretagne. :)
    Joli récit en tout cas, je n’ai pas eu vraiment peur.
    Bisous et douce journée.

  12. Une belle façon de le dire
    @ chacun son idée
    Mais il est vrai que je peux aussi comprendre ceux qui le craignent
    Un monde sans humains seraient-il meilleurs
    ?????????
    à méditer pour que chacun y trouve sa place intelligemment
    Bisous
    Bonne semaine

  13. Bonjour Zaza
    Une très belle façon de faire passer le message ! Bravo, j’ai adoré te lire !
    Je rêve de rencontrer l’Ours dans les Pyrénées, mon apn chaufferait ….. bon oui de loin bien sûr et au téléobjectif !!! remarque je suis sûre qu’il aurait autant, voire plus, peur de moi que moi de lui !!!
    Bises, bonne journée

  14. Comme toujours tu sais nous envelopper dans tes fourrures… Zaza, tu es une conteuse née et je te remercie de nous adresser ce message. Belle et douce journée pour toi

  15. Quel beau rêve ( si c’est un rêve ) tu as fait là ! Maintenant, tu as une mission à remplir .
    Bonne fin de journée .

  16. ah super ton histoire de rencontre avec un ours, et son idée de repeupler vos forêts bretonnes avec des bêtes sauvages ! je pense que tu auras beaucoup de difficultés pour faire admettre ce point de vue à tes connaissances, mais tu ne risques rien à essayer !! bonne soiree chere Zaza bisous

  17. Une belle rencontre et beau combat ça va être long et difficile de convaincre mais …surtout sil mange tous les champignons 😘tu n’en à pas sauve quelques uns ? Bonne journée elle commence avec du soleil timide et un brin de ciel bleu chez moi, aujourd’hui c’est atelier crochet pour moi je me suis décidée a voir si je vais arriver à faire quelque chose 🤔j’espère que tu vas bien gros bisous

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